mercredi 10 mai 2017

Le français québécois standard illustré par l’exemple /20


Samedi dernier, nous avons pu entendre l’animateur du Concours musical international de Montréal* annoncer : « nous allons prendre une pause ». Traduction littérale de to take a break, faire une pause. On aurait aussi pu parler d’une intermission.


Et on peut lire dans Le Devoir de ce jour :

« Est-ce que ça [la démarche du PLQ concernant les 65 documents] s’inscrit dans la foulée du témoignage de M. Lafrenière, qui nous indique qu’une des personnes d’intérêt [dans l’enquête Mâchurer] s’est prévalue de ce privilège avocat-client pour ne pas donner accès à des données ? a demandé le député péquiste Pascal Bérubé.


Une personne d’intérêt en français standard, c’est un suspect. Comme je l’ai déjà signalé, la télévision a contribué à répandre ce calque : la série Personne d’intérêt (diffusée en France sous le titre Person of Interest) de la chaîne V et la série District 31.

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* Qu’évidemment on n’aurait pas pu appeler le Concours international de musique de Montréal.


vendredi 5 mai 2017

Un raisonnement spécieux


Dans le précédent billet, j’ai traité de la réponse qu’a faite le président-directeur général de l’Office québécois de la langue française (OQLF) à la question que lui posait la députée Claire Samson mercredi dernier sur la dénomination Place Bell pour désigner un édifice de Laval (une salle omnisports). Le président lui a répondu : « … parce que l’Office a normalisé le sens de place au sens d’espace public, est-ce que c’est le seul usage que la population est en droit d’utiliser ? » Le président confond la langue courante et la langue standard, qui est celle de l’État et de ses organismes. Ce que le président ne dit pas, c’est que dans la langue courante, on n’a le plus souvent pas le choix, il faut recourir aux dénominations officielles : on ne peut pas dire que l’on fréquente le lycée du Vieux-Montréal quand c’est cégep, ou collège, qui désigne ce genre d’établissement d’enseignement au Québec. Si la Place Bell s’appelait, par exemple, le stade Bell, eh bien, on dirait spontanément, sans contrainte aucune : nous irons au stade Bell, et non nous irons à la Place Bell.  À Québec, nous allons à la Place Sainte-Foy, un centre commercial, mais aux Galeries de la Capitale, autre centre commercial. Nous n'avons pas le choix d'aller aux Galeries Sainte-Foy ou à la Place de la Capitale: car Place Sainte-Foy et Galeries de la Capitale, désignations officielles quoique la première soit incorrecte, « c’est le seul usage que la population est en droit d’utiliser », pour reprendre les mots du président, parce que tout autre créerait de l'ambiguïté. Par ailleurs, l'Office ne peut utiliser l'argument de l'usage pour justifier son inaction. Car la loi lui donne le pouvoir de normaliser les dénominations des lieux publics et il s'est déjà prononcé à deux reprises contre l'utilisation du mot place pour désigner un édifice. Un peu de cohérence et de courage, que diable!


Un autre élément de la réponse du président est discutable : « on a la Place des Arts, ah bon, c’est une place publique mais on parle des fois de l’édifice à côté comme étant l’édifice de la Place des Arts. » J’ai eu beau chercher, je me suis servi de Google Maps, je n’ai pas trouvé de place publique qui s’appelle Place des Arts. Même dans la banque de la Commission de toponymie (le président de l’Office est aussi président de cette Commission), il n’y a pas de « Place des Arts » comme place publique. On n’y trouve que la station de métro Place-des-Arts. En fait, la place publique devant la Place-des-Arts est une esplanade.


jeudi 4 mai 2017

Ça cloche à l’OQLF !



Hier avait lieu à l’Assemblée nationale du Québec l’étude des crédits budgétaires du ministère de la Culture et des Communications, volet protection et promotion de la langue française. La porte-parole de la deuxième opposition, Mme Claire Samson, a posé une question au président de l’Office québécois de la langue française sur l’utilisation du mot place pour désigner un édifice à Laval :

La députée : … un citoyen avait porté plainte en prétendant que Place Laval [sic; en fait, il s’agit de Place Bell], c’était pas français…on peut pas désigner un immeuble comme étant une place… Et l’Office lui a donné raison et a communiqué avec la ville pour lui faire d’autres suggestions…. J’aimerais savoir quelle est la limite d’intervention de l’OQLF dans un dossier comme celui-là où l’Office reconnaît que la dénomination n’est pas correcte en français et que les autorités ne réagissent pas. Est-ce que ça arrête là, le dossier est fermé, on en parle pus, on dit au monsieur : ils veulent pas, merci, bonsoir, on passe à un autre appel…?


*   *   *

Petite mise en contexte. L’Association pour l’usage et le soutien de la langue française (Asulf) fait des pressions depuis des années pour faire changer la dénomination Place Bell. Voici un résumé de ces interventions que m’a fourni le président-fondateur de l’Asulf, le juge Robert Auclair :

1.         La Ville de Laval a annoncé en 2012 la construction d’un complexe sportif et multiculturel important de plus d’une centaine de millions de dollars, le gouvernement du Québec y contribuant pour plus de 46 millions. Elle a dénommé cette construction Place Bell.
2.         L’Asulf a signalé à la Ville et à ses partenaires que l’appellation choisie était fautive en français et illégale en plus, le mot place ne pouvant se dire d’un immeuble en vertu d’un avis de normalisation de la Commission de toponymie paru à la Gazette officielle en 1980, puis en 1990. À noter que cet avis s’applique à l’Administration au sens de la Charte, ce qui comprend les municipalités.
3.         Vu le refus de la Ville de modifier cette appellation, l’Asulf a porté plainte à l’Office le 11 juillet 2012. Neuf mois plus tard, le 8 avril 2013, notre association a reçu une réponse de cet organisme contenant, en particulier, les deux alinéas suivants :
Dans la situation faisant l’objet de votre plainte, l’utilisation du terme Place constitue effectivement une impropriété.
En conséquence, nous sommes intervenus auprès de la direction de la Ville de Laval pour l’informer de la non-conformité de la dénomination projetée et lui suggérer des pistes de solution pour le choix d’une dénomination plus appropriée. Cette démarche nous mène à procéder à la fermeture de ce dossier.
4.         Dans cet avis, l’Office reconnaît que le mot place est une impropriété dans ce cas et il suggère à la Ville « des pistes de solution » pour corriger cette appellation, mais sans plus.
5.         À noter également que l’Office mentionne que sa démarche l’amène à la fermeture du dossier, alors qu’il ne sait nullement si la Ville va abandonner ou non l’appellation place et accepter l’une ou l’autre de ses suggestions. Il ferme donc prématurément ce dossier puisqu’il ne s’assure pas du respect de la Charte par la Ville avant de le fermer.
6.         Si l’Office a communiqué avec la Ville par la suite, comme il le prétend, il faut constater que ses communications n’ont pas donné de résultats puisque la Ville se fout encore de ses suggestions en 2017.
7.         L’Asulf n’a cessé depuis 2012 de talonner l’Office pour qu’il ordonne à la Ville d’abandonner l’appellation choisie. Cette dernière a gardé la même appellation et l’Office ne lui a pas ordonné de corriger la situation comme il doit le faire en vertu de la Charte. Il n’a donc pas pris les moyens appropriés pour faire respecter la loi.
8.         Finalement, de guerre lasse, l’Asulf s’est adressée au ministre responsable de l’application de la Charte le 13 janvier 2017 lui exposant le problème et lui demandant d’intervenir. Deux mois et demi plus tard, elle a reçu une courte réponse signée par un sous-ministre, réponse difficile à comprendre et ne corrigeant nullement la situation. […]
9.         Le 24 avril 2017, notre association a récrit au ministre. […]
Une telle situation constitue une violation évidente de la Charte qui perdure depuis cinq ans et l’Office n’ordonne pas à la Ville de se conformer à la loi. Pourquoi se comporte-t-il ainsi ? Pourquoi ?


*   *   *

Le contexte étant maintenant décrit, voyons la réponse que le président de l’Office a faite à la députée :

Robert Vézina : Dans un cas comme ça, ce que vous venez de décrire, c’est à peu près la limite de nos interventions. Il s’agit ici d’une question de qualité de la langue […] c’est pas un article vraiment pénal, on pourrait pas arriver devant le DPCP avec un dossier comme ça, ça serait pas retenu et en plus, mais là, on est dans une question de norme, de valeur linguistique, c’est pas tout le monde qui est d’accord avec cette prise de position-là, v’ dire, on a la Place des Arts, ah bon, c’est une place publique mais on parle des fois de l’édifice à côté comme étant l’édifice de la Place des Arts. Donc… Place Bell… hum pis au Québec y a beaucoup de places, Place Bonaventure, Place Ville-Marie, Place Québec à Québec, il y avait Place Laurier qui est maintenant devenue Laurier mais il y a toujours Place Sainte-Foy, etc., donc ça fait partie de l’usage courant, han, donc là c’est une question de norme, est-ce que là parce que l’Office a normalisé le sens de place au sens d’espace public, est-ce que c’est le seul usage que la population est en droit d’utiliser? C’est un long débat. Euh, donc, c’est assez délicat, donc nous on peut pas aller plus loin que ça, on a effectivement, je vous confirme, exprimé à la ville de Laval que c’était pas la meilleure expression au regard de la qualité de la langue. Là, là, là, la décision leur revient.


L’intervention de l’Asulf, la question de la députée portaient sur la dénomination d’un organisme de l’Administration. Or, le président de l’Office a fait dévier le débat vers la langue courante : « est-ce que c’est le seul usage que le population est en droit d’utiliser ? » Là n’est pas la question, M. le Président ! Il s’agit de la langue officielle, de la langue de l’Administration. Si le président de l’Office n’est pas d’accord avec l’article de la loi qui ordonne aux organismes de l’Administration d’utiliser les termes normalisés par son Office, qu’il les « dé-normalise » ou qu’il propose à son ministre de changer la loi ! Pour l'instant, son mandat est de faire appliquer la loi, pas de faire de l'objection de conscience.


On notera aussi que les exemples servis par le président sont plutôt anciens : Place Bonaventure, Place des Arts, etc. Depuis, bien des fausses places ont disparu du paysage québécois. Il n’y a pas eu à Québec de Place de la Justice : l’Asulf a réussi à faire valoir son point de vue et on a conservé l’appellation de Palais de justice. Et le président donne lui-même le contre-exemple de Place Laurier devenue Laurier Québec.


mardi 18 avril 2017

Notion confuse


Au milieu des années 1990, on commence à lire dans les journaux la notion de transport actif, d’abord dans le courrier des lecteurs, puis dans le discours des journalistes et de différents acteurs de la scène publique.
Infolettre Usito, 11 avril 2017

On le savait déjà, on le voit une fois encore : les rédacteurs d’Usito ont des notions pour le moins confuses de la langue française. Dans leur usage singulier on lit des notions. Et dire que ça veut nous apprendre à écrire le français !

Voir aussi : « La langue d’Usito »


dimanche 9 avril 2017

Le premier gréviste de notre histoire

The Story of Us, capture d'écran


La série anglo-radio-canadienne The Story of Us n’arrête pas de faire parler d’elle. Dans l’édition d’aujourd’hui du Soleil, on a demandé à quelques historiens de commenter la tenue malpropre dont les concepteurs de la série ont affublé Samuel de Champlain :


L'un d'entre eux, l'historien de l'Université du Québec à Trois-Rivières, Laurent Turcot, explique en entrevue au Soleil qu'à l'époque, le symbole de la propreté était justement de porter une chemise blanche immaculée. Et que selon les écrits, Samuel de Champlain se faisait un devoir d'être présentable. « On le sait, jamais il ne serait arrivé débrayé à un tel rendez-vous ! » À titre de comparaison, les producteurs de la série Le rêve de Champlain présentée en 2015, et qui met en scène Maxime Le Flaguais, ont bien fait les choses et n'ont pas volontairement sali leur héros, estiment MM.(sic) Laberge et M. Turcot. (Annie Mathieu, « Les premiers colons étaient-ils malpropres? », Le Soleil, 9 avril 2017)


Champlain a débrayé, ce qui en fait notre premier gréviste, autre point qui aura échappé aux auteurs de la série The Story of Us – qui, à mon point de vue, aurait plutôt dû s’appeler Sorry for You.


vendredi 7 avril 2017

La terminologie à bride abattue


Ces jours-ci, la page d’accueil du Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) met en vedette la fiche « débridage » produite en 2017. Ce terme informatique est défini ainsi par le GDT :

Définition
Modification du système d'exploitation d'un appareil électronique afin d'accéder à des fonctions et à des programmes en théorie inaccessibles à cause de restrictions mises en place par le fabricant.  
Notes
Par exemple, le débridage d'un téléphone intelligent permet d'utiliser des logiciels non validés par le fabricant, d'effacer des applications natives trop intrusives, de personnaliser davantage l'appareil.  


Si on se donne la peine de chercher, on découvre que le GDT a une seconde fiche « débridage », produite sept ans plus tôt par la Commission d’enrichissement de la langue française de France. On remarquera la concision de la définition :

Contourner les protections d'un système pour supprimer les restrictions d'utilisation mises en place par le constructeur.


Pourquoi deux fiches qui disent essentiellement la même chose ? Pourquoi pas une seule fiche ? Pourquoi ne pas indiquer que l’équivalent proposé dans la fiche du GDT reprend une proposition française ?


jeudi 6 avril 2017

Liberté universitaire et liberté académique


Il y a quelques jours une lectrice, Diane Lamonde, m’a fait ce commentaire au sujet de mon billet « De la liberté » (28 mars 2017) : « À propos de liberté académique, il me semblait l'avoir vu quelques fois récemment dans des textes publiés en France, notamment dans Le Monde. J'ai eu ce matin la curiosité de googler l'expression, pour constater qu'elle est en fait couramment employée en Europe. » Peu après, je recevais un courriel émanant de l'unité Veille et Analyses de l'Institut français de l'Éducation (École normale supérieure de Lyon) présentant ainsi un rapport :

Une première partie s’intéresse à l’évolution des missions dévolues aux universités et aux processus de différenciation qui revisitent le modèle humboldtien du XIXe siècle. Une deuxième partie analyse la diversification des modes d’entrée dans la carrière académique et la structure française des emplois scientifiques et pédagogiques. La troisième partie porte sur le travail académique et les asymétries fonctionnelles liées aux tâches de recherche et d’enseignement, et examine les facteurs influençant l’orientation différenciée des activités.



Il ne fait aucun doute que cet emploi du mot académique est en train de s’étendre parallèlement à la généralisation dans les universités européennes du modèle anglo-américain de cursus LMD (licence, master[1], doctorat). Ce sens était d’ailleurs déjà connu en français, mais il résultait d’une influence de l’allemand. C’est ainsi que dans les universités belges, sur le modèle allemand, autrichien et suisse, existe depuis longtemps le quart d’heure académique, c’est-à-dire la possibilité pour un professeur de commencer son cours avec un maximum de quinze minutes de retard.

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Le contre-ténor Philippe Jaroussky était en concert hier soir au Palais Montcalm de Québec. Voici la pièce qui terminait le programme officiel (avant les rappels) :







[1] Et non maîtrise…