samedi 3 décembre 2016

La revitalisation des langues autochtones


La semaine dernière, le Consulat général des États-Unis à Québec a invité quelques personnes intéressées par le sort des langues autochtones à une visioconférence organisée par le Département d’État à Washington. Deux chercheuses de la Smithsonian Institution ont parlé de programmes de revitalisation des langues autochtones. La conférence était en multiplex entre Washington, Vancouver, Ottawa et Québec. Il est apparu en cours de réunion qu’il y avait des auditeurs en d’autres pays, au moins en Côte d’Ivoire et en Bolivie. Je continue de m’interroger sur les objectifs de pareille rencontre : on est peut-être en train de créer un nouveau droit d’ingérence, celui-ci pour protéger les langues et cultures menacées.


Les conférencières ont présenté d’abord la situation des langues menacées de disparition dans le monde, faisant la comparaison devenue maintenant de règle avec la disparition des espèces animales et végétales. On a aussi présenté le programme Breath of Life pour la revitalisation des langues. On a donné l’exemple d’enfants que l’on amenait au musée pour leur montrer des pièces de poterie et leur enseigner en même temps le vocabulaire des autochtones qui les avait fabriquées. Plutôt passéiste comme approche pour revitaliser les langues. Mais, après tout, le Smithsonian est d’abord connu pour ses musées.


Une remarque sur l’aspect technique. Les images du multiplex étaient souvent floues quand elles ne gelaient pas. Pas du tout la qualité d’images qu’ont à leur disposition les pilotes qui téléguident les drones dans la série Homeland. Je me suis demandé in petto ce qu’il en était pour les drones que l’on envoie en mission en Afghanistan et au Pakistan.


Commencée à 14 h, la conférence s’est abruptement terminée à 15 h alors que nous croyions qu’elle devait durer une heure et demie. Ce fut un mal pour un bien car le groupe de Québec a poursuivi la discussion – plus intéressante, j’oserais dire, que la visioconférence. Groupe composé de Wendats (Hurons), d’un Abénaquis, d’une Algonquine, peut-être une Innue (Montagnaise), j’ai un trou de mémoire, et de quelques Euro-Canadiens. Il y avait là trois personnes qui avaient collaboré à mon livre Les langues autochtones du Québec (1992 ; édition anglaise, 1996).


Il est peu connu que les Wendats sont en train d’essayer de faire renaître leur langue qui a cessé d’être parlée il y a plus d’un siècle. L’un d’entre eux a fait remarquer la nécessité qu’il y avait, pour faire renaître la langue ancestrale et pouvoir l’utiliser dans la vie de tous les jours, de trouver des équivalents pour des mots aussi banals pour nous que trottoir ou ventilateur (pour cet objet, il croit que la solution serait d’utiliser un terme qui se rend par une périphrase en français – elle pousse le vent – car, a-t-il ajouté, il y a prépondérance du féminin en wendat ; ce point mériterait une analyse détaillée et comparative avec le français, où le masculin « l’emporte » sur le féminin). Cette remarque est en contradiction avec la vision passéiste (ou puriste) que l’on a cru détecter, peut-être à tort, dans la présentation faite dans la visioconférence. En tout état de cause, la conférencière n’avait pas abordé le thème de la modernisation des langues, essentiel si l’on veut que les langues en voie de disparition retrouvent leur utilité dans la vie de tous les jours. Rappelons que la question a été étudiée en long et en large dans les six volumes de la série Language Reform : History and Future / La réforme des langues : histoire et avenir (1983-1994) de István Fodor et Claude Hagège.


Pour ma part, j’ai cité un passage de l’analyse produite par Statistique Canada des questions du recensement de 2011 portant sur les langues autochtones : «Selon le Recensement de 2011, presque 213 500 personnes ont déclaré une langue maternelle autochtone et près de 213 400 personnes ont déclaré parler une langue autochtone le plus souvent ou régulièrement à la maison». Soit une différence de seulement 100 entre les deux nombres. La phrase appelle deux commentaires. D’abord, il est invraisemblable que les langues autochtones ne connaissent pas l’assimilation linguistique. Ensuite, on ne dit rien de l’assimilation linguistique comme telle. Au contraire, on laisse entendre qu’il y a assimilation de personnes de langue maternelle anglaise ou française aux langues autochtones : « En 2011, près de 213 400 personnes ont déclaré parler une langue autochtone à la maison. Bien que 82,2 % d'entre elles aient déclaré cette même langue autochtone comme leur langue maternelle, les autres 17,8 % ont déclaré une langue maternelle différente, par exemple, le français ou l'anglais. » Ces données sont étonnantes au vu de la situation antérieure. Voici ce qu’écrivait Louis-Jacques Dorais dans mon livre Les langues autochtones du Québec (publié en 1992 ; à ce moment, les données du recensement de 1991 n’étaient pas encore disponibles) :

La comparaison entre langue maternelle et langue d'usage permet de calculer le taux de conservation des langues autochtones (langue d'usage/langue maternelle). En 1971, ce taux était de 85,4 % chez les Amérindiens du Québec. Cela signifie que, sur l'ensemble des personnes ayant une langue maternelle amérindienne, 83,8 % parlaient cette langue à la maison, 14,7 % parlaient l'anglais, 1,3 % le français et 0,2 % une autre langue (Bernèche et Normandeau, 1983). Les transferts linguistiques à partir des langues amérindiennes se faisaient donc massivement vers l'anglais.

En 1986, le taux de conservation des langues amérindiennes non mohawks était de 95,8 %, pourcentage sans doute assez proche de celui de 1971. Cette année-là, en effet, le taux de conservation des langues amérindiennes parlées en dehors de la grande région de Montréal était de 94 %. Il est probable aussi qu'en 1986 les transferts linguistiques aient continué à se faire surtout vers l'anglais, mais sans doute dans une proportion un peu moindre qu'en 1971, l'influence du français ayant, depuis, légèrement augmenté en milieu amérindien.

Chez les Inuit, le taux de conservation de l'inuktitut était de 98,6 % en 1986 comme, sans doute, en 1981. Les quelques transferts se faisaient surtout vers l'anglais.


Il faudrait donc qu’un démographe procède à une étude sérieuse des données du recensement de 2011 sur les langues autochtones.


mercredi 30 novembre 2016

Mêlée terminologique


« En aucune circonstance ne devrait-il être permis de mettre quelques barrières que ce soit, physiques ou non physiques, à l’accès à l’avortement », a déclaré M. Barrette lors d’un impromptu de presse.
Le Devoir, 30 novembre 2016

Le scrum est défini dans la banque Termium du Bureau de la traduction à Ottawa comme « a situation where journalists gather around a person to ask them questions in an impromptu, informal manner. ». Le Webster et l’Oxford English Dictionary en ligne ne donnent pas ce sens mais uniquement celui d’une formation de joueurs au rugby (une mêlée) et le sens figuré d’un ensemble désordonné de personnes (une bousculade) ou de choses. Le Webster dit que ce dernier sens est propre à l’anglais britannique, sans plus de précision, et l’Oxford ajoute que c’est un terme familier. Tout comme Termium, le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) propose comme équivalent français mêlée de presse (fiche de 2002). On voit que l’on a traduit littéralement le mot scrum : encore un calque.


L’équivalent proposé mêlée de presse est fortement concurrencé par impromptu de presse : le premier est présent dans 41 400 pages Internet, le second dans 28 400. Pourtant, le GDT ne mentionne pas impromptu de presse. Nouvel exemple de la difficulté qu’éprouve le GDT à rendre compte de l’usage – qu’il prétend en plus orienter.


jeudi 10 novembre 2016

En France, le niveau descendrait-il ?


Le niveau en orthographe des écoliers français plonge
Pour une dictée équivalente, les élèves de CM2 ont fait en moyenne 17,8 erreurs en 2015, contre 14,3 en 2007 et 10,6 en 1987.

Le Monde, 9 novembre 2016


En France, le ministère de l’Éducation nationale a publié hier une étude sur l’orthographe des écoliers.


Extrait de l’article du Monde :

Soit une dictée-type d’une dizaine de lignes donnée à des écoliers de CM2 à trois reprises ces trois dernières décennies – 1987, 2007 et 2015. Comparez leurs résultats… et vous ravirez les déclinistes : arrivés au terme de leur scolarité primaire, alors qu’ils ont face à eux la marche de l’entrée au collège à franchir – un collège rénové précisément cette année –, nos enfants font en moyenne 17,8 erreurs, contre 14,3 en 2007 et 10,6 en 1987. C’est 3 erreurs de plus que leurs aînés testés dans les mêmes conditions en 2007, voire 7 de plus si l’on ose la comparaison avec 1987, pour un texte comportant 67 mots et 16 signes de ponctuation.


Pour en savoir plus, cliquer ici.


mercredi 9 novembre 2016

La néologie, toujours mal logée dans le GDT



Les exit polls, ces coups de sonde réalisés à la sortie des bureaux de vote, ont encore exposé, mardi, les lignes de fracture — économique, sociale, raciale — qui teintent le vote américain.
[…] les sondages de sortie des urnes ont été effectués auprès de 23 583 électeurs par la firme Edison, pour le compte du consortium médiatique électoral américain, composé des chaînes ABC, CBS News, CNN, Fox News, NBC News et de l’Associated Press. Certains sondages ont été effectués en personne, près des bureaux de vote, tandis que d’autres ont été faits par téléphone, auprès des électeurs ayant voté par anticipation.
« Le vote américain décortiqué », Le Devoir, 9 novembre 2016, p. A3.

Comme vous pouvez facilement l’imaginer, lecteurs qui me suivez depuis des années, la simple lecture du terme anglais exit poll m’a donné l’envie d’aller vérifier ce qu’en disait le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF). Pas terrible : une seule fiche, produite par Radio-Canada en 1988 : sondage des votants à chaud. En trois décennies, l’Office n’a pas senti le besoin de mettre à jour cette fiche (qui, en plus, ne présente pas le synonyme anglais exit survey). La pratique de l’exit poll me semble peu courante au Canada, mais les médias en parlent à chaque élection française ou américaine. Et personne, à l’Office, n’a senti la nécessité pendant toutes ces années de mettre à jour une fiche nettement insuffisante.


Le Larousse anglais-français se contente d’une traduction qui est plutôt une définition : « sondage réalisé auprès des votants à la sortie du bureau de vote ».


Sur Internet, on trouve fréquemment comme équivalent « sondage à la sortie des urnes » :

Les divisions raciales parmi les électeurs américains sont évidentes, selon un sondage à la sortie des urnes mené par Edison Research pour les médias américains, rapporte Associated Press. (Agence Belga, 9 novembre 2016)


Hier soir, sur nos diverses chaînes de télévision, nous avons pu entendre à quelques reprises l’expression exit poll. Les commentateurs et journalistes ne savaient apparemment pas comme la traduire. 

mardi 8 novembre 2016

Les hauts et les bas de l’anglais à Montréal


Dans mon blog anglais, j’ai mis en ligne le 6 novembre un billet qui est en fait un extrait d’un article que j’ai publié en 2013 dans une revue européenne et où je fais état d’études publiées par l’Office québécois de la langue française. En 2012, l’Office avait en effet publié une série de rapports dans le cadre du bilan quinquennal qu’il doit faire de l’évolution de la situation linguistique au Québec.


Certaines de ces études portaient sur la langue d’accueil et de service dans les commerces de Montréal (dont j’ai déjà rendu compte dans un billet le 28 mars 2016), d’autres portaient sur les langues présentes dans l’affichage commercial à Montréal. Apparemment, aucun journaliste n’a lu ces études. Tout le monde s’est contenté du résumé produit par l’Office où on affirmait que la présence de l’anglais à Montréal a été « stable » de 1997 (43 %) à 2010 (41 %). On a oublié dans le résumé de mentionner qu’en 1999 cette présence atteignait 49 %, ce qui est une hausse statistiquement significative, et que la chute de 49 % à 41 % constatée de 1999 à 2010 est elle aussi statistiquement significative. La présence de l’anglais est donc loin d’être stable.


Pourquoi avoir occulté cette variation ? Y a-t-il des motivations politiques derrière tout cela ? C’est la question que je pose. J'évoque des hypothèses dans mon billet de Linguistically Correct.


dimanche 6 novembre 2016

Cranberry



Le jus de cranberry n’aiderait pas à soigner les infections urinaires.
Selon une étude, la cranberry a peu, voire pas d’effet sur cette infection qui touche 50 % des femmes au moins une fois dans leur vie.
Site RTL, 28 octobre 2016

La fiche « canneberge » du Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) ne note pas que la canneberge (ou atoca) est surtout connue en France sous son nom anglais. Nos terminologues, et plus généralement nos endogénistes, sont d’habitude prompts à critiquer les Français sur leur usage des anglicismes. Il est étonnant que celui-ci ait échappé à leur attention.


C’est pour moi l’occasion de rappeler qu’une terminologue de l’Office m’a expliqué un jour que c’est l’industrie elle-même qui, autour des années 1970, a préféré mettre le mot canneberge sur ses étiquettes plutôt que le mot atoca, l’Office n’ayant pas de préférence pour un terme plus que pour l’autre.


J’ai découvert qu’à la suite de mes critiques d’il y a cinq ans l’Office avait fini par refaire sa fiche « canneberge ». J’avais en effet mis en doute la pertinence de multiplier les synonymes dans un dictionnaire terminologique, en particulier les synonymes d’origine dialectale. Voici de quoi avait l’air l’ancienne fiche :




La nouvelle fiche ne conserve plus que le mot atoca comme synonyme :

Cliquer sur l'image pour agrandir la fiche


*   *   *

Le même jour, sur le site de cette même radio, j’ai trouvé ces trois mots anglais :



samedi 5 novembre 2016

Deux mots sur le gaspillage


Début de la vague de déchétarisme (dumpster diving) au commencement des années 2000, aux États-Unis. Il y a eu un pic de notoriété, des reportages-chocs, puis le couvercle est retombé sur les poubelles. Le mouvement revient avec la lutte contre le gaspillage alimentaire qui a actuellement le vent dans les voiles.
Le Devoir, 5 novembre 2016, p. D6


En lisant les mots déchétarisme et dumspter diving, l’idée m’est venue de vérifier ce qu’en disait le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF). Surprise : il n’y a pas de fiche « déchétarisme » :








En revanche, il y a bien une fiche « dumpster diving » avec l’équivalent français glanage urbain.


Mais plus intéressante est la fiche « glaneur alternatif » (en anglais : freegan). On y lit : « le terme glaneuse alternative (sic) a été proposé par l’Office québécois de la langue française en 2010 pour désigner ce concept. » Et plus loin : « le terme déchétarien, que l’on trouve principalement en France, n’est pas retenu en raison de sa connotation péjorative et de son sens restreint ». Cette affirmation est fausse : déchétarien apparaît dans 168 pages Internet écrites en français au Canada contre seulement 2 pages pour glaneur alternatif. Ce n’est donc pas principalement en France que l’on trouve ce mot mais aussi au Canada. Dans l’usage international, c’est déchétarien qui s’impose clairement (1 860 contre 4). Tout comme c’est déchétarisme (absent du GDT) qui s’impose contre glanage urbain, promu par le GDT.


On le voit, le GDT, loin d’orienter l’usage, peine à le suivre.


Mots
Toutes les pages en français d’Internet
Pages Internet de France en français
Pages internet du Canada en français

Déchétarisme

8 320
530
564

Glanage urbain

2 160
1 440
75

Glaneur alternatif

4
0
2

Déchétarien

1 860
1 030
168



En terminant, notons que le Larousse parle de glanage (tout court), non de glanage urbain, et de glaneurs (tout court), non de glaneurs alternatifs :

Glanage : « action des glaneurs (à la fin d’un marché, par exemple). [Cette pratique est liée à une nécessité économique ou un mode de vie alternatif.] »