jeudi 12 janvier 2017

Voilà du boudin (air connu)


Il y aura bientôt trois ans, j’ai écrit deux billets sur les andains de neige (« Andains de neige » et « Andains de neige, bourrelets et merlons »). Un lecteur, M. Daniel Lavoie, m’a envoyé récemment le commentaire suivant :

J'ai aussi entendu lors d'un voyage récent en France « boudin de neige », expression que l'on pourrait qualifier de plaisante, du fait de son analogie avec un certain type de nourriture.



mercredi 11 janvier 2017

Les mots de l’année 2016


Cette année encore, l’équipe des dictionnaires Oxford a préparé une liste des dix mots qui ont marqué l’année 2016. J’ai mentionné dans le billet précédent le mot qui a été désigné mot de l’année 2016 : post-truth. Le mot, apparu il y a une décennie, est devenu à la mode lors de l'élection présidentielle américaine.




Voici un tableau présentant les neuf autres mots et les équivalents proposés par le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) pour les rendre en français – lorsque le mot a été traité par les terminologues de l’OQLF, ce qui ne fut le cas que de deux mots sur dix en 2016. La situation s’est donc détériorée par rapport à celle de l’année précédente (voir mon billet « Les mots de l’année 2015 »).

Mot anglais (ou étranger)
Définition donnée par l’équipe d’Oxford et résumée par la BBC*
Équivalent proposé par le GDT 
Définition donnée par le GDT
Adulting
The practice of behaving in a way characteristic of a responsible adult, especially the accomplishment of mundane but necessary tasks


Alt-right
An ideological grouping associated with extreme conservative or reactionary viewpoints, characterized by a rejection of mainstream politics and by the use of online media to disseminate deliberately controversial content


Brexiteer
A person who is in favour of the UK withdrawing from the European Union


Chatbot
A computer program designed to simulate conversation with human users, especially over the internet
Assistant virtuel, assistant conversationnel, assistant intelligent, assistant personnel
Programme informatique conçu pour répondre aux questions qui lui sont transmises ou pour exécuter des tâches au moyen du langage naturel.  
Coulrophobia
Extreme or irrational fear of clowns
Coulrophobie
Peur exagérée et irrationnelle des clowns 
Glass cliff
Used with reference to a situation in which a woman or member of a minority group ascends to a leadership position in challenging circumstances where the risk of failure is high


Hygge
 A quality of cosiness and comfortable conviviality that engenders a feeling of contentment or well-being, regarded as a defining characteristic of Danish culture


Latinx
A person of Latin American origin or descent, used as a gender-neutral or non-binary alternative to Latino or Latina


Woke
Originally in African-American usage meaning alert to injustice in society, especially racism


*Source : http://www.bbc.com/news/uk-37995600


Notes sur quelques mots de la liste précédente :

Wikipédia nous apprend que « [l]Le préfixe coulro‑ vient du grec ancien κωλοϐαθριστής / kôlobathristếs signifiant 'acrobate qui est sur des échasses' ». Étymologie curieuse : les lettres κω équivalent en français à  / , non à cou et je ne vois pas d’où peut bien provenir le r de coulro‑. Le mot κωλοϐαθριστής est un mot composé ; la première partie est κλον, que l’on trouve dans le français côlon. Le sens premier de κλον est « membre d’homme ou d’animal ». Le mot coulrophobie est une absurdité étymologique. Cela a échappé à l'équipe du GDT*.


Quant aux équivalents proposés par le GDT pour chatbot (chatter bot), ils ne sont que des traductions littérales des synonymes anglais intelligent virtual assistant, virtual assistant et intelligent agent.


Le hygge posera un problème intéressant aux terminologues du GDT : oseront-ils accepter l’emprunt intégral du mot danois malgré sa difficulté à le prononcer en français ? Le mot se prononce [ˈhuːɡə] en anglais, [ˈhyɡ̊ə] en danois. À laquelle de leurs règles relatives à l’emprunt des formes étrangères auront-ils recours dans ce cas ? La difficulté de prononcer le mot en français sera-t-elle un facteur de rejet ?




J’écrivais l’année dernière :

On a […] pensé à une époque que le Québec, étant aux avant-postes de la francophonie, avait pour rôle de proposer au monde francophone des équivalents aux néologismes américains, ce qui avait entraîné dans les années 1970 la création d’une équipe de néologie à l’Office (pas encore québécois) de la langue française. Époque révolue.

Je me dois de tirer la même conclusion cette année. 


________

* L’Online Etymology Dictionary précise :

Ancient Greek words for "clown" were sklêro-paiktês, from paizein "to play (like a child);" or deikeliktas. Greek also had geloiastes "a jester, buffoon" (from gelao "to laugh, be merry"); there was a khleuastes "jester," but it had more of a sense of "scoffer, mocker," from khleuazo "treat with insolence." Other classical words used for theatrical clowns were related to "rustic," "peasant" (compare Latin fossor "clown," literally "laborer, digger," related to fossil). 

Coulrophobia looks suspiciously like the sort of thing idle pseudo-intellectuals invent on the internet and which every smarty-pants takes up thereafter; perhaps it is a mangling of Modern Greek klooun "clown," which is the English word borrowed into Greek.



mardi 10 janvier 2017

La néologie à l’ère postlexicographique


Le site d’information ultra-conservateur américain Breitbart a dénoncé une campagne « malhonnête » à son encontre après avoir été accusé de divulgation de fausses informations en Allemagne au sujet d’une prétendue attaque d’église par une foule d’étrangers la nuit de la Saint-Sylvestre.
[…]
L’affaire a suscité un vif émoi dans les médias traditionnels en Allemagne et jusqu’au monde politique, qui y ont vu une illustration du développement du phénomène des fausses informations (fake news en anglais) dans le pays.

– « Breitbart se défend contre des accusations de ‘ fausse information ’ », Le Devoir, 10 janvier 2017


Ne cherchez pas, vous ne trouverez pas de fiche « fake news » dans le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF). Non plus que d’équivalent français à « post-truth », pourtant sacré mot de l’année 2016 par les dictionnaires Oxford :

Oxford Dictionaries has selected “post-truth” as 2016's international word of the year, after the contentious “Brexit” referendum and an equally divisive U.S. presidential election caused usage of the adjective to skyrocket, according to the Oxford University Press.
The dictionary defines “post-truth” as “relating to or denoting circumstances in which objective facts are less influential in shaping public opinion than appeals to emotion and personal belief.”
Washington Post, 16 novembre 2016


Alors que nous sommes sur le point d’entrer dans l’ère Trump, la lexicographie, du moins celle pratiquée dans le GDT, peine à rendre compte de la néologie. Oserons-nous parler d’une ère postlexicographique ?

Déménagement dans le Bureau ovale
Source : http://www.timesfreepress.com/cartoons/

lundi 9 janvier 2017

La langue suspecte de Radio-Canada


Les amateurs de la série District 31 d’Ici Radio-Canada Télé auront remarqué qu’il y est souvent question de personnes d’intérêt. Il s’agit évidemment d’un calque pour désigner ce qui en français s’appelle un suspect. La radio-télévision publique a pris la mauvaise habitude ces dernières années de nous imposer des anglicismes et des calques, même dans le titre de ses émissions : Médium large, La soirée est encore jeune (le Larousse anglais-français donne deux traduction pour the night is young : la nuit n’est pas très avancée, on a toute la nuit devant nous).


Je n’ai pas trouvé person of interest dans l’Oxford English Dictionary. Il s’agit vraisemblablement d’un américanisme que le Webster définit ainsi : « a person who is believed to be possibly involved in a crime but has not been charged or arrested ».


Il existe une série télévisée américaine Person of Interest diffusée pour la première fois en 2011 sur CBS. En France, TF1 a diffusé la série sous le titre anglais Person of Interest. Au Québec, V a utilisé le titre Personne d’intérêt.


jeudi 5 janvier 2017

Pardon my broken French


Ces deux derniers jours, j’ai entendu un journaliste de Radio-Canada parler, dans un reportage, de « promesses brisées ». Une recherche rapide à l’aide de Google me permet de trouver sur le site de la radio-télévision publique plusieurs exemples de ce calque qui n'est pas récent :

La députée fédérale affirme que la session parlementaire a été celle des promesses brisées et des désillusions de la part du gouvernement. (19 décembre 2016)

L'opposition dénonce les promesses brisées du PLQ (titre d’un article du 13 juin 2014)

L'opposition critique les promesses brisées (titre d’un article du 5 décembre 2014)



Le Trésor de la langue française informatisé donne plusieurs syntagmes où apparaît le mot promesse, mais jamais avec le verbe briser :

SYNT. Promesse écrite, formelle, mutuelle, orale, sacrée, solennelle, verbale; promesse d'alliance, d'argent, de discrétion, d'obéissance, de paix, de pardon, d'une prime, de renoncement; téméraire promesse; accomplir, donner, enfreindre, garder, oublier, ratifier, remplir, renouveler, signer, violer sa/ses promesse(s); être fidèle, manquer à sa/ses promesse(s); être lié par une promesse; compter sur la promesse de qqn; revenir sur sa promesse; malgré, selon, suivant sa/ses promesse(s).


Le Larousse anglais-français traduit to break one’s promise par « manquer à sa parole, ne pas tenir ses promesses ». Le Harrap’s, quant à lui, donne « manquer à sa promesse, manquer à sa parole ».


Peut-être devrais-je commencer une série de billets sur le thème de « Radio-Canada nous anglicise ». Car je pourrais multiplier les exemples. Ainsi, dans la série District 31, j’ai entendu « prendre une journée off » alors qu’il aurait été aussi simple de dire « prendre une journée de congé », ce qui n’aurait rien enlevé au caractère de français québécois familier que privilégient les scripteurs de ce téléroman. J’ai entendu dans cette série bien d’autres anglicismes que je n’ai malheureusement pas notés. Et je ne mentionne même pas les réclames qui nous promettent de nous faire « sauver de l’argent ».


dimanche 4 décembre 2016

Parsemer des fautes



Contrairement au musli, le granola est cuit et contient du sucre ajouté et un corps gras. Il peut se manger tel quel, en collation. On peut aussi en parsemer sur du yogourt ou un dessert crémeux, tandis que le musli est généralement mélangé à du lait et consommé au déjeuner.  
– Grand Dictionnaire terminologique, fiche « granola » (2016)

« Parsemer sur du yogourt ». En français standard, le verbe parsemer est transitif direct : on parsème une surface. Exemple :

Les retentissantes couleurs
Dont tu parsèmes tes toilettes
Jettent dans l'esprit des poètes
L'image d'un ballet de fleurs
– Baudelaire, Les fleurs du mal


On dira donc que l’on parsème le yogourt de granola ; que l’on en parsème le yogourt ; ou que le yogourt en est parsemé.


Mais on peut tout aussi bien parsemer de fautes un dictionnaire.

samedi 3 décembre 2016

La revitalisation des langues autochtones


La semaine dernière, le Consulat général des États-Unis à Québec a invité quelques personnes intéressées par le sort des langues autochtones à une visioconférence organisée par le Département d’État à Washington. Deux chercheuses de la Smithsonian Institution ont parlé de programmes de revitalisation des langues autochtones. La conférence était en multiplex entre Washington, Vancouver, Ottawa, Montréal et Québec. Il est apparu en cours de réunion qu’il y avait des auditeurs en d’autres pays, au moins en Côte d’Ivoire et en Bolivie. Je continue de m’interroger sur les objectifs de pareille rencontre : on est peut-être en train de créer un nouveau droit d’ingérence, celui-ci pour protéger les langues et cultures menacées.


Les conférencières ont présenté d’abord la situation des langues menacées de disparition dans le monde, faisant la comparaison devenue maintenant de règle avec la disparition des espèces animales et végétales. On a aussi présenté le programme Breath of Life pour la revitalisation des langues. On a donné l’exemple d’enfants que l’on amenait au musée pour leur montrer des pièces de poterie et leur enseigner en même temps le vocabulaire des autochtones qui les avait fabriquées. Plutôt passéiste comme approche pour revitaliser les langues. Mais, après tout, le Smithsonian est d’abord connu pour ses musées.


Une remarque sur l’aspect technique. Les images du multiplex étaient souvent floues quand elles ne gelaient pas. Pas du tout la qualité d’images qu’ont à leur disposition les pilotes qui téléguident les drones dans la série Homeland. Je me suis demandé in petto ce qu’il en était pour les drones que l’on envoie en mission en Afghanistan et au Pakistan.


Commencée à 14 h, la conférence s’est abruptement terminée à 15 h alors que nous croyions qu’elle devait durer une heure et demie. Ce fut un mal pour un bien car le groupe de Québec a poursuivi la discussion – plus intéressante, j’oserais dire, que la visioconférence. Groupe composé de Wendats (Hurons), d’un Abénaquis, d’une Algonquine, peut-être une Innue (Montagnaise), j’ai un trou de mémoire, et de quelques Euro-Canadiens. Il y avait là trois personnes qui avaient collaboré à mon livre Les langues autochtones du Québec (1992 ; édition anglaise, 1996).


Il est peu connu que les Wendats sont en train d’essayer de faire renaître leur langue qui a cessé d’être parlée il y a plus d’un siècle. L’un d’entre eux a fait remarquer la nécessité qu’il y avait, pour faire renaître la langue ancestrale et pouvoir l’utiliser dans la vie de tous les jours, de trouver des équivalents pour des mots aussi banals pour nous que trottoir ou ventilateur (pour cet objet, il croit que la solution serait d’utiliser un terme qui se rend par une périphrase en français – elle pousse le vent – car, a-t-il ajouté, il y a prépondérance du féminin en wendat ; ce point mériterait une analyse détaillée et comparative avec le français, où le masculin « l’emporte » sur le féminin). Cette remarque est en contradiction avec la vision passéiste (ou puriste) que l’on a cru détecter, peut-être à tort, dans la présentation faite dans la visioconférence. En tout état de cause, la conférencière n’avait pas abordé le thème de la modernisation des langues, essentiel si l’on veut que les langues en voie de disparition retrouvent leur utilité dans la vie de tous les jours. Rappelons que la question a été étudiée en long et en large dans les six volumes de la série Language Reform : History and Future / La réforme des langues : histoire et avenir (1983-1994) de István Fodor et Claude Hagège.


Pour ma part, j’ai cité un passage de l’analyse produite par Statistique Canada des questions du recensement de 2011 portant sur les langues autochtones : «Selon le Recensement de 2011, presque 213 500 personnes ont déclaré une langue maternelle autochtone et près de 213 400 personnes ont déclaré parler une langue autochtone le plus souvent ou régulièrement à la maison». Soit une différence de seulement 100 entre les deux nombres. La phrase appelle deux commentaires. D’abord, il est invraisemblable que les langues autochtones ne connaissent pas l’assimilation linguistique. Ensuite, on ne dit rien de l’assimilation linguistique comme telle. Au contraire, on laisse entendre qu’il y a assimilation de personnes de langue maternelle anglaise ou française aux langues autochtones : « En 2011, près de 213 400 personnes ont déclaré parler une langue autochtone à la maison. Bien que 82,2 % d'entre elles aient déclaré cette même langue autochtone comme leur langue maternelle, les autres 17,8 % ont déclaré une langue maternelle différente, par exemple, le français ou l'anglais. » Ces données sont étonnantes au vu de la situation antérieure. Voici ce qu’écrivait Louis-Jacques Dorais dans mon livre Les langues autochtones du Québec (publié en 1992 ; à ce moment, les données du recensement de 1991 n’étaient pas encore disponibles) :

La comparaison entre langue maternelle et langue d'usage permet de calculer le taux de conservation des langues autochtones (langue d'usage/langue maternelle). En 1971, ce taux était de 85,4 % chez les Amérindiens du Québec. Cela signifie que, sur l'ensemble des personnes ayant une langue maternelle amérindienne, 83,8 % parlaient cette langue à la maison, 14,7 % parlaient l'anglais, 1,3 % le français et 0,2 % une autre langue (Bernèche et Normandeau, 1983). Les transferts linguistiques à partir des langues amérindiennes se faisaient donc massivement vers l'anglais.

En 1986, le taux de conservation des langues amérindiennes non mohawks était de 95,8 %, pourcentage sans doute assez proche de celui de 1971. Cette année-là, en effet, le taux de conservation des langues amérindiennes parlées en dehors de la grande région de Montréal était de 94 %. Il est probable aussi qu'en 1986 les transferts linguistiques aient continué à se faire surtout vers l'anglais, mais sans doute dans une proportion un peu moindre qu'en 1971, l'influence du français ayant, depuis, légèrement augmenté en milieu amérindien.

Chez les Inuit, le taux de conservation de l'inuktitut était de 98,6 % en 1986 comme, sans doute, en 1981. Les quelques transferts se faisaient surtout vers l'anglais.


Il faudrait donc qu’un démographe procède à une étude sérieuse des données du recensement de 2011 sur les langues autochtones.