vendredi 17 février 2017

Sixième anniversaire


C’est cette semaine le sixième anniversaire de la publication, dans Le Devoir, du manifeste des anciens terminologues de l’Office québécois de la langue française (OQLF), Au-delà des mots, les termes. Le manifeste dénonçait le changement d’orientation dans les travaux terminologiques de l’Office. « L’Office ne peut se limiter à observer et à enregistrer l'usage, ou les usages en concurrence, comme l’exigerait la démarche lexicographique, car il a le mandat de déterminer quel usage il faut préconiser », affirmaient les signataires. Le manifeste a été signé par dix-neuf anciens terminologues de l'OQLF. Il a reçu l’appui d’une centaine de professionnels de la langue, linguistes, terminologues, traducteurs, correcteurs ou réviseurs.



jeudi 9 février 2017

Recul ou progrès de l'anglicisation ?


Dans Le Devoir de ce jour, la linguiste Louise-Laurence Larivière signe un court texte intitulé « Le français recule-t-il au Québec ? » : 



Oui, il recule. Voici quelques exemples. Autrefois, les artistes partaient en tournée, se produisaient sur une scène et se donnaient la réplique. Maintenant, ces artistes sont sur la route (on the road), sur un stage et oublient parfois leurs lignes (lines). Autrefois, les joueurs de hockey jouaient à l’étranger. Maintenant, eux aussi sont sur la route. Certains titres d’émissions de télévision possèdent un mot français : Star Académie, Star Système, mais la structure inversée n’est pas française, mais anglaise. On devrait dire L’Académie des stars et Vedettariat (non pas le Système des stars). Le titre inversé Fatale-Station est aussi un anglicisme, alors que l’on devrait dire Station fatale. De plus, pourquoi ces germanismes : Oktobierfest (à Sainte-Adèle) et Igloofest (à Montréal) ? Le Festival de la bière et le Festival de la neige ou le Festival d’hiver ne sont pas des titres assez accrocheurs ? Que dire, finalement, de ce cri du cœur de France Beaudoin lors de l’émission En direct de l’univers du Jour de l’An : « Hallelujah de Leonard Cohen est la plus belle chanson québécoise » ? Quand on en est à qualifier une chanson en anglais de « plus belle chanson québécoise » (indépendamment de la qualité de cette chanson), on peut se poser des questions sur l’avenir du français au Québec !

Il n’est pas nécessaire d’aller bien loin pour trouver d’autres exemples. Il y en a déjà beaucoup dans Le Devoir lui-même. Il y a quelques semaines, la chroniqueuse Francine Pelletier parlait d’une « démonstration » au lieu d’une manifestation. La semaine dernière, dans un article sur la fusillade de la mosquée de Québec qui lui a valu une volée de bois vert, elle parlait de loner et de nerd. Dans sa chronique du 25 janvier, elle écrivait : « près de trois millions de personnes ont pris la rue partout sur la planète». Prendre la rue, to take to the street : en français, on descend dans la rue. Radio-Canada n’est pas en reste avec des titres d’émission comme « Médium large » et « La soirée est encore jeune » (the evening is still young). Et dans la vie de tous les jours on peut entendre l’interjection oh my God ! alors qu’il n’y a quand même pas si longtemps on disait mon Dou ! ou mon Dieu !


La question qu’on doit se poser est toujours la même : les Québécois utilisent-ils plus d’anglicismes aujourd’hui que naguère ? Difficile d’y répondre. Car on peut trouver des exemples d’anglicismes disparus ou en voie de disparition. Dans le numéro du Devoir d’aujourd’hui, la journaliste Odile Tremblay parle à propos de livres de meilleures ventes plutôt que de meilleurs vendeurs (best sellers). Et dans la vie de tous les jours (du moins à Québec), rupture de stock semble avoir éliminé back order.

Mais les mauvaises traductions continuent de fleurir :




mercredi 25 janvier 2017

L’influence d’un blog / 6


Le 15 mai 2016, j'écrivais dans un billet intitulé « Néologie en veilleuse » :

On se rend compte à quel point la veille néologique est loin d’être une priorité à l’Office québécois de la langue française quand on apprend que, parmi les néologismes qui font leur entrée dans l’édition 2017 du Petit Larousse, il y a le mot ciabatta, « pain à l'huile d'olive, plat et rectangulaire, dont la mie très aérée est recouverte d'une fine croûte lisse ». Le mot est absent du Grand Dictionnaire terminologique (GDT). Quand, en 2002, l’Office est allé s’établir au 750 boul. Charest Est à Québec, le café Agga, situé à un coin de rue, au 600 boul. Charest Est, et ouvert depuis 2000, vendait des sandwichs faits avec du ciabatta, ce qui semble avoir échappé à nos terminologues. Je pense déjà depuis un certain temps que l’usage, pour les rédacteurs du GDT, est plus souvent fantasmé qu’observé.


Le GDT a dorénavant une fiche « ciabatta », datée de 2016.

Déjà au mois de mai 2016, la maison Larousse avait annoncé que ciabatta ferait son entrée dans la prochaine édition de son célèbre dictionnaire. Une longueur d'avance sur le GDT.


mardi 24 janvier 2017

La néologie à l’ère Trump





Dans l’espace de quelques mois, on est retourné 50 ans en arrière. Comment est-ce possible ? Qui aurait cru, de plus, que les balises démocratiques que nous tenons pour acquis [sic], l’analyse des faits, l’absence de conflits d’intérêts, l’importance de respecter sa parole, de dire la vérité, la suprématie du savoir sur l’argent, la méritocratie avant l’aristocratie… tout ça serait haché menu par un « narcissomane » ? […]Aux dernières nouvelles, mis à part les artistes qui ont refusé de se prêter aux célébrations, il n’y a que le leader noir John Lewis, un héros de la déségrégation, qui a clairement désigné la « kakistocracie » (le gouvernement du pire) de Trump comme illégitime.
– Francine Pelletier, « Résister », Le Devoir, 18 janvier 2018


Francine Pelletier devrait avoir plus souvent recours à son dictionnaire. Trump et son entourage ne forment pas une aristocratie mais une ploutocratie (gouvernement des riches). Et le mot narcissomane, qu’elle a eu la prudence de mettre entre guillements, n'apparaît pas dans les dictionnaires français : on parle de narcissisme, de narcissique, de névrose ou de perversion narcissique, etc.


Quant au mot kakistocratie (la journaliste écrit kakistocracie sous l'influence de l'anglais), encore peu employé en français, il risque d'avoir un bel avenir devant lui... J'ai hâte de voir comment le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) le traitera. Se contentera-t-on de dire qu’il est « acceptable en vertu des critères de traitement de l’emprunt linguistique en vigueur à l’Office québécois de la langue française » selon la formule passe-partout que l’on utilise désormais ? Le mot formé de deux mots grecs peut facilement être adopté dans les langues indo-européennes occidentales. Mais il ne faudrait pas négliger le problème de l’intégration orthographique en français. Le k est une lettre peu utilisée dans notre langue, apparaissant en particulier dans les emprunts à des langues non indo-européennes (koala, kimono, kibboutz…) ou aux langues indo-européennes non classiques, c’est-à-dire autres que le grec et le latin (kronprinz, knout, korrigan, kilt…). Dans les mots empruntés au grec, le kappa est généralement représenté par un c : cinéma, cycle, cryogénie, etc. Il arrive qu’on le conserve toutefois dans certains domaines spécialisés : kyste, kératite et kinésithérapie (médecine), kérygme (religion)… Pour certains mots, l’orthographe hésite : kola ou cola, korê ou corê (mais on a toujours kouros au masculin, non couros). Alors que fera l’Office ? Osera-t-on franciser et écrire caquistocratie ?


Visite incognito à Paris



La nouvelle administration américaine fait déjà sentir son influence jusque dans le domaine lexical : en anglais, le mot post-truth est déjà de plus en plus utilisé (terme non encore traité par le GDT). Et depuis cette semaine on parle de « faits alternatifs » (alternative facts) depuis que l’équipe de Trump conteste les chiffres de présence à l’investiture du nouveau président : 160 000 personnes selon le New York Times, contre 470 000 pour la marche des femmes le lendemain.

Cliquer sur l'image pour l'agrandir: ça vaut le coup

jeudi 19 janvier 2017

One step backward for a country, a giant leap for a man


Alt-right est, selon le dictionnaire Oxford, un des dix mots qui ont marqué l’année 2016 :

An ideological grouping associated with extreme conservative or reactionary viewpoints, characterized by a rejection of mainstream politics and by the use of online media to disseminate deliberately controversial content.


jeudi 12 janvier 2017

Voilà du boudin (air connu)


Il y aura bientôt trois ans, j’ai écrit deux billets sur les andains de neige (« Andains de neige » et « Andains de neige, bourrelets et merlons »). Un lecteur, M. Daniel Lavoie, m’a envoyé récemment le commentaire suivant :

J'ai aussi entendu lors d'un voyage récent en France « boudin de neige », expression que l'on pourrait qualifier de plaisante, du fait de son analogie avec un certain type de nourriture.



mercredi 11 janvier 2017

Les mots de l’année 2016


Cette année encore, l’équipe des dictionnaires Oxford a préparé une liste des dix mots qui ont marqué l’année 2016. J’ai mentionné dans le billet précédent le mot qui a été désigné mot de l’année 2016 : post-truth. Le mot, apparu il y a une décennie, est devenu à la mode lors de l'élection présidentielle américaine.




Voici un tableau présentant les neuf autres mots et les équivalents proposés par le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) pour les rendre en français – lorsque le mot a été traité par les terminologues de l’OQLF, ce qui ne fut le cas que de deux mots sur dix en 2016. La situation s’est donc détériorée par rapport à celle de l’année précédente (voir mon billet « Les mots de l’année 2015 »).

Mot anglais (ou étranger)
Définition donnée par l’équipe d’Oxford et résumée par la BBC*
Équivalent proposé par le GDT 
Définition donnée par le GDT
Adulting
The practice of behaving in a way characteristic of a responsible adult, especially the accomplishment of mundane but necessary tasks


Alt-right
An ideological grouping associated with extreme conservative or reactionary viewpoints, characterized by a rejection of mainstream politics and by the use of online media to disseminate deliberately controversial content


Brexiteer
A person who is in favour of the UK withdrawing from the European Union


Chatbot
A computer program designed to simulate conversation with human users, especially over the internet
Assistant virtuel, assistant conversationnel, assistant intelligent, assistant personnel
Programme informatique conçu pour répondre aux questions qui lui sont transmises ou pour exécuter des tâches au moyen du langage naturel.  
Coulrophobia
Extreme or irrational fear of clowns
Coulrophobie
Peur exagérée et irrationnelle des clowns 
Glass cliff
Used with reference to a situation in which a woman or member of a minority group ascends to a leadership position in challenging circumstances where the risk of failure is high


Hygge
 A quality of cosiness and comfortable conviviality that engenders a feeling of contentment or well-being, regarded as a defining characteristic of Danish culture


Latinx
A person of Latin American origin or descent, used as a gender-neutral or non-binary alternative to Latino or Latina


Woke
Originally in African-American usage meaning alert to injustice in society, especially racism


*Source : http://www.bbc.com/news/uk-37995600


Notes sur quelques mots de la liste précédente :

Wikipédia nous apprend que « [l]Le préfixe coulro‑ vient du grec ancien κωλοϐαθριστής / kôlobathristếs signifiant 'acrobate qui est sur des échasses' ». Étymologie curieuse : les lettres κω équivalent en français à  / , non à cou et je ne vois pas d’où peut bien provenir le r de coulro‑. Le mot κωλοϐαθριστής est un mot composé ; la première partie est κλον, que l’on trouve dans le français côlon. Le sens premier de κλον est « membre d’homme ou d’animal ». Le mot coulrophobie est une absurdité étymologique. Cela a échappé à l'équipe du GDT*.


Quant aux équivalents proposés par le GDT pour chatbot (chatter bot), ils ne sont que des traductions littérales des synonymes anglais intelligent virtual assistant, virtual assistant et intelligent agent.


Le hygge posera un problème intéressant aux terminologues du GDT : oseront-ils accepter l’emprunt intégral du mot danois malgré sa difficulté à le prononcer en français ? Le mot se prononce [ˈhuːɡə] en anglais, [ˈhyɡ̊ə] en danois. À laquelle de leurs règles relatives à l’emprunt des formes étrangères auront-ils recours dans ce cas ? La difficulté de prononcer le mot en français sera-t-elle un facteur de rejet ?




J’écrivais l’année dernière :

On a […] pensé à une époque que le Québec, étant aux avant-postes de la francophonie, avait pour rôle de proposer au monde francophone des équivalents aux néologismes américains, ce qui avait entraîné dans les années 1970 la création d’une équipe de néologie à l’Office (pas encore québécois) de la langue française. Époque révolue.

Je me dois de tirer la même conclusion cette année. 


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* L’Online Etymology Dictionary précise :

Ancient Greek words for "clown" were sklêro-paiktês, from paizein "to play (like a child);" or deikeliktas. Greek also had geloiastes "a jester, buffoon" (from gelao "to laugh, be merry"); there was a khleuastes "jester," but it had more of a sense of "scoffer, mocker," from khleuazo "treat with insolence." Other classical words used for theatrical clowns were related to "rustic," "peasant" (compare Latin fossor "clown," literally "laborer, digger," related to fossil). 

Coulrophobia looks suspiciously like the sort of thing idle pseudo-intellectuals invent on the internet and which every smarty-pants takes up thereafter; perhaps it is a mangling of Modern Greek klooun "clown," which is the English word borrowed into Greek.