mardi 15 mars 2011

Les Québécois d’aujourd’hui parlent-ils la même langue que Louis XIV ?

Commençons par une vidéo qui présente la façon dont Louis XIV ne parlait certainement pas :
(La Prise de pouvoir par Louis XIV, téléfilm réalisé par Roberto Rossellini, 1966)
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Dans l’émission Bazzo.TV du 11 mars 2010, le dramaturge Jean-Claude Germain a affirmé que, si Louis XIV avait été présent sur le plateau, il aurait compris la langue qui y était parlée mais qu’il n’aurait pas compris celle des descendants de ses anciens sujets en France. Voilà une idée fausse qui ne tient pas la route mais que l’on entend depuis les années 1970.
La langue parlée au Québec, comme toutes les langues vivantes, évolue. Malgré les discours populistes et démagogiques des Léandre Bergeron, des Jean-Claude Germain et de leurs épigones, les Québécois des années 2010 ne parlent pas comme leurs ancêtres du XVIIe siècle. Pour tout linguiste normalement constitué, cela relève de l’évidence et n’a pas à être démontré. Mais pour détromper les entêtés il ne sera pas inutile d’apporter quelques éléments de preuve.
Le vocabulaire fournit les preuves les plus évidentes. Il y a des centaines de mots nouveaux que nous utilisons tous les jours, autant d’ailleurs en France qu’au Québec, dont nous avons l’impression qu’ils existent depuis des siècles et qui pourtant seraient tout à fait incompréhensibles à un Hibernatus du XVIIe siècle que l’on décongèlerait aujourd’hui : aspirine, comprimé, liste électorale, maire, calepin, poubelle, etc. Les mots reflétant l’évolution des mœurs et des idées seraient tout aussi impénétrables : restaurant, sandwich, casse-croûte, boîte de nuit, sport, (État) laïc, etc. Et ne mentionnons même pas les mots désignant les technologies apparues depuis le XVIIe siècle : train, automobile, avion, véhicule spatial, film, cinéma, ordinateur, souris, fibre optique, logiciel, courriel, blogue, etc. La liste est quasi inépuisable.
D’autres mots, qui existent encore, ne seraient pas compris dans le sens que nous leur donnons aujourd’hui : chagrin (mauvaise humeur), cornu (biscornu), fâcheux (difficile, pénible), servir (être esclave), entendre (comprendre), fuite[1], superbe (orgueilleux), etc.
Du point de vue du vocabulaire, Louis XIV trouverait donc pour une bonne part incompréhensible la langue des descendants tant métropolitains qu’ultramarins de ses anciens sujets : il n’entraverait que dalle à nos conversations.
Mais, objectera-t-on, notre Hibernatus-Louis XIV comprendait facilement notre prononciation. Imagine-t-on vraiment que les Québécois de 2010 prononcent le français comme le faisait Louis XIV parce que certains d’entre eux continuent de prononcer moué et toué ? La grande majorité des Québécois ne dit plus Urope, hureux, estatue, poumme (pomme), tiroué (tiroir), mouchoué (mouchoir), qu’ri (quérir, verbe d’ailleurs disparu de l’usage courant), plaisi (plaisir), sumer (semer), fumelle (femelle), russo (ruisseau), berbis (brebis), deusse, troisse, ceusse, segrétaire, caneçon, quemencer (commencer), crère (croire), jeveux (cheveux)[2], toutes des prononciations attestées dans le « bel usage » et dans la haute société de Paris aux XVIIe et XVIIIe siècles.
Il faut arrêter de faire croire aux Québécois que leur langue n’a pas évolué depuis l’époque de la Nouvelle-France et que nous parlerions un français plus « pur » parce qu’il n’aurait pas changé. S’il n’avait pas changé, cela serait digne de mention dans l’histoire des langues et cela aurait fait l’objet d’un nombre considérable de publications scientifiques. Bref, ça se saurait…
En fait, qu’il s’agisse du vocabulaire ou de la prononciation, la langue des Québécois a évolué depuis le temps du Roi Soleil. Et cette évolution s’est faite, parfois avec un certain décalage, mais toujours en phase avec celle des francophones européens.
Il est quand même étonnant que nos linguistes patentés, qui se sont mis à six, au moins, pour donner une leçon à ce pauvre George Dor dont le seul tort était de s’inquiéter de constater que les enfants autour de lui parlaient une langue pauvre, n’aient pas mis autant d’ardeur à pourfendre les idées fausses des démagogues de la langue québécoise.
Signature de Louis XIV



[1] « Vous cependant ici servez avec votre frère » : êtes esclave ;  « … et j’entends votre fuite» : je comprends votre faux-fuyant (Racine, Mithridate, III, 5).
[2] Tous ces exemples sont pris à l’ouvrage de Jean-Denis Gendron, D’où vient l’accent des Québécois ? Et celui des Parisiens ? Québec, Presses de l’Université Laval, 2007.

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