samedi 16 décembre 2017

«Fait à» ou «donné à»?


Le juge à la retraite Robert Auclair, président-fondateur de l’Association pour le soutien et l’usage de la langue française, est intervenu récemment auprès de la ville de Boucherville pour lui suggérer d’utiliser la formule « fait à », au lieu de « donné à », dans les avis qu’elle publie. La ville a décidé de ne pas donné suite à la suggestion de M. Auclair en arguant de l’approbation reçue de la part de l’Office québécois de la langue française (OQLF) :

Après avoir fait des vérifications auprès de l’OQLF, il a été porté à notre attention que « Pour ce qui est de donné à dans l’énoncé Donné à Boucherville ce 16 juillet 2014, il s’agit d’une formule qui a vieilli dans le reste de la francophonie, mais qui a toujours cours au Québec dans un contexte plutôt juridique ou officiel. La formule fait à est également utilisée et elle convient dans ce type de texte. »
L’utilisation du terme donné à dans nos avis publics et nos appels d’offre dans un contexte juridique et officiel est donc accepté [sic] par l’OQLF. Pour cette raison, la Ville de Boucherville n’entend pas donner suite à votre suggestion.
(Lettre du 29 septembre 2017)


Notons dans l’avis de l’OQLF l’argument suivant : donné à est « une formule qui a vieilli dans le reste de la francophonie ». Et elle a commencé à vieillir il y a longtemps ! Dans un document que je reproduirai plus bas, le juge Auclair cite une ordonnance de 1667 de Louis d’Ailleboust, juge et gouverneur de Ville-Marie (Montréal), où on a plutôt la formule fait à.


Plus anciennement, on trouvait effectivement la formule donné à, par exemple dans l’ordonnance de Villers-Cotterets de François ier : « Donné à Villers-Cotterets au mois d'aoust, l'an 1539, et de nostre règne, le 25. ». Ou celle de Moulins de Charles ix : « Donné à Moulins au mois de février, l’an de grâce 1566 et de nostre règne le septième ».

L’édit de Nantes (1598) n’a aucune des formules donné à ou fait à :

Signé: HENRY. Et au-dessous: Par le roi, étant dans son Conseil, FORGET. Et à côté: visa. Et scellé du grand scel de cire verte, sur lacs de soie rouge et verte. Lues, publiées et regîstrées, ouï et ce consentant le procureur général du Roi, en parlement à Paris le 25 février 1599. Signé: VOYSIN. Lu, publié et regîstré en la Chambre des Comptes, ouï et ce consentant le procureur général du Roi, le dernier jour de mars 1599. Signé: DE LA FONTAINE. Lu, publié et regîstré, ouï et ce consentant le procureur général du Roi, à Paris en la Cour des Aides, le 30 avril 1599. Signé: BERNARD.


En revanche, l’édit de Fontainebleau (1685), qui révoque l’édit de Nantes, se termine ainsi : « Donné à Fontainebleau au mois d'octobre 1685. Et de notre règne le quarante-troisième. Signé LOUIS. et sur le repli, visa, LE TELLIER, et à côté, par le Roy, COLBERT. et scellé du grand Sceau de cire verte, sur lacs de soie rouge et verte. »

Je ne saurais dater l’apparition de la formule fait à mais elle est attestée chez nous dès l’époque de la Nouvelle-France. Dans les recueils de lois de l’époque de la Révolution française que j’ai pu consulter, il est remarquable de constater que les formules donné à et fait à sont fréquemment absentes, par exemple dans cette résolution votée par le Conseil des Anciens du traité avec le roi de Sardaigne :



Mais dans la résolution adoptée par le Directoire au sujet de ce même traité, la formule fait à est présente dans la première partie, mais absente dans la seconde :



Dans le traité avec Tunis (1795), on ne trouve que fait à :




En revanche, dans les documents relatifs au traité de paix avec l’Espagne, on trouve les deux formulations fait à et donné à mais au vu des autres textes de l’époque cette dernière semble en voie de disparition :


On sait qu’au Québec, depuis la Conquête, la langue juridique a été fortement influencée par l’anglais, influence qui s’est exercée jusque dans la langue courante. Pour s’en convaincre, on n’aura qu’à consulter le répertoire des anglicismes que Wallace Schwab donne au chapitre 2 de son ouvrage Les anglicismes dans le droit positif québécois. Un seul exemple suffira pour notre propos : le mot affidavit (déclaration sous serment) que l’on a pu entendre dans chacun des épisodes de la série District 31 diffusés cette semaine. La langue juridique anglaise utilise beaucoup de mots latins, à l’occasion anglicisés (quo warranto). Affidavit est un exemple de la langue anglo-latine dont on trouve des traces dans le français du Québec. Il en va probablement de même de «donné à», en latin «datum + locatif» (datum Romae, donné à Rome) qu'on trouve en anglais sous la forme «given at». On a vu que fait à était utilisé au Québec au xviie siècle. Je ne puis pas dire si donné à était encore utilisé : si oui, son usage a pu être raffermi sous l’influence de l’anglais (ce serait alors ce que Jean Darbelnet appelait un anglicisme de maintien).


Le latin ecclésiastique ou de chancellerie utilise la formule datum + locatif et on trouve sa traduction littérale dans la version française des encycliques, par exemple dans Laudato si du pape François :

Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 24 mai 2015, solennité de Pentecôte, en la troisième année de mon Pontificat. En latin: Datum Romae, apud Sanctum Petrum, die XXIV mensis Maii, in sollemnitate Pentecostes, anno MMXV, Pontificatus Nostri tertio.


On la trouve aussi dans l’encyclique Une fois encore de Pie x, publiée originellement en français : Donné à Rome, près de Saint Pierre, le jour de l'Épiphanie, le 6 janvier de l'année 1907, de Notre Pontificat le quatrième.


Ou encore dans l’encyclique Mit brennender Sorge de Pie xi, rédigée en allemand par Eugenio Pacelli, futur Pie xii, deux cardinaux et trois évêques allemands : Gegeben im Vatikan, am Passionssonntag, den 14. März 1937.


Curieusement, une encyclique rédigée directement en italien, Non abbiamo bisogno de Pie xi, n’a pas l’équivalent italien de donné à : Roma, dal Vaticano, nella Solennità dei SS. Apostoli Pietro e Paolo, 29 giugno 1931.


Comme le montre la fiche de M. Auclair, c’est la formule fait à qui est courante en français contemporain (depuis le xviiie siècle tout de même !) et donné à est clairement un archaïsme aujourd’hui. On ne trouve plus guère donné à qu’au Québec, où il est concurrencé par fait à, et dans les textes français du Vatican. En l’avalisant, l’OQLF nous propose une fois de plus un modèle de langue archaïque. Comme lorsqu’il entérine le mot vidanges au sens d’« ordures ménagères », mot pourtant disparu de l’usage officiel des municipalités du Québec.



Après cette longue introduction, voici maintenant la fiche rédigée par M. Auclair :

DATÉ, DONNÉ, ÉDICTÉ, SIGNÉ, etc.

Un acte est une pièce écrite qui constate légalement un fait, une convention ou une obligation. Tels sont un traité, un contrat, un arrêté, un décret. À la fin de l’acte, on trouve habituellement les mots « Fait à…, le … » indiquant le lieu et la date de signature. Cet usage est généralisé en français depuis plusieurs siècles. On trouve cependant peu de textes sur cette question, si ce n'est Correspondance et rédaction administratives de Jacques Gandouin (Paris, Armand Collin, 7e éd., 2004), le Dictionnaire des particularités de l’usage de Jean Dalbernet (Presses de l’Université du Québec, 1986), le MULTIdictionnaire de la langue française (Montréal, Québec Amérique, 6e éd., 2015) de Marie-Éva de Villers et le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui. Il y a lieu de mentionner le Code de rédaction institutionnel de l’Union européenne dans lequel on lit : 
« À la fin de l’acte, on trouve :
d’abord les mots « Fait à …, le … » indiquant le lieu et la date de signature,
ensuite la (ou les) signature(s).
(source : http://publications.europa.eu/code/fr/fr-120500.htm)

La formulation « Fait à » était courante chez nous dans les débuts de la colonie. Ainsi, le 22 mai 1667, le juge d’Ailleboust rendait une ordonnance à Ville-Marie qui se terminait par la phrase suivante : « Fait et édicté avec l’approbation des messieurs les seigneurs de l’île de Montréal pour être lue ce jour d’huy et affichée à la porte de l’église paroissiale. » La Nouvelle-France est coupée de la francophonie à partir de 1760 et oublie « Fait à ». À partir de là, on commence à trouver « Daté », Donné », « Édicté » « Signé », etc.  Parfois, aucune formule ne précède la mention du lieu et de la date. Bref, c’est le régime du À la va comme je te pousse.

La langue juridique et administrative a besoin de stabilité, il est donc normal qu’elle évolue moins vite et qu’elle conserve plus longtemps certains usages. Dans le cas de « fait à », l’usage s’en est maintenu dans les autres pays francophones et encore en bonne partie au Québec. Il n’y a pas de raison de le remplacer par « Signé à » ou une autre formule.

Quelques années après la conquête, le célèbre traité de Paris se termine par les mots suivants avant les signatures :
Fait à Paris le Dix de Février mil
sept cent soixante-trois.

Deux cents ans plus tard, le texte de l'accord international intervenu entre douze pays approuvant l'accord de Paris qui mettait fin à la guerre du Vietnam, se termine par les mots suivants:
Fait à Paris en douze exemplaires le deux mars mil neuf cent soixante treize,….
                        (Extrait de La Presse du 8 mars 1973)

En vertu du Traité des eaux limitrophes signé le 11 janvier 1909, dont le Canada et les États-Unis sont signataires, une commission est créée pour appliquer le règlement. L’échange des ratifications se termine ainsi :
Fait à Washington, le 5e jour de mai mille neuf cent dix
Done at Washington this 5th day of May, one thousand nine hundred and ten.

Formule courante à la fin d’un acte :      Fait à…, le… (nom du lieu et date de signature)
                                                                              (signature)
Le 24 juin 2017


vendredi 15 décembre 2017

La casserole et la cocotte


Dans le billet précédent, j’ai publié un texte de Thérèse Villa sur la traduction du mot américain « casserole ». Lionel Meney (auteur du Dictionnaire québécois-français) m’a fait parvenir le commentaire suivant :

C'est une recherche vraiment très fouillée, très complète.

Je note chez elle le critère suivant, qui me paraît très important : « Or ce récipient, contrairement à ce que l’on pourrait croire, n’est généralement pas une casserole mais une cocotte (car beaucoup de ces mets s'apparentent aux ragoûts) ou, le plus souvent, un plat creux. »

C'est le critère décisif à mes yeux : une « casserole » en français ne peut pas être un plat qui va au four parce qu'une casserole normalement ne va pas au four. Je sais qu'il existe aussi maintenant des casseroles à la queue amovible. Celles-ci peuvent aller au four, mais la désignation du plat est bien antérieure à cela. Les plats désignés sous le nom de « casserole » en anglais ne sont pas faits dans des casseroles mais dans des plats creux ovales, carrés ou rectangulaires allant au four.


Lionel Meney me rappelle qu’il a écrit un billet sur le sujet dans son blog Carnet d’un linguiste. Extraits :

Selon le GDT, le terme anglais casserole correspond au français casserole (fiche casserole, 2004). Deux autres fiches sont plus explicites et donnent  une définition de ces mets. Dans un cas, casserole désignerait en français un « mets généralement composé de viande ou de poisson, de légumes et d'une sauce, cuit lentement au four dans une cocotte » (fiche casserole, n° 1, 2004). Remarquons que le rédacteur de la fiche n’a pas semblé troublé par le fait qu’il affirme qu’une casserole est un mets cuit dans… une cocotte. Encore un autre moyen de légitimer par la bande l’anglicisme plat en casserole en l’associant à plat en cocotte ? Dans une seconde fiche le GDT ajoute un autre sens. Une casserole serait aussi une « préparation à base de riz cuit ou de pommes de terre duchesse, moulée en forme de timbale » (fiche casserole, n°2, 2004). Cette fois, le rédacteur ne semble pas plus troublé par le fait que la casserole se transforme en… timbale !
[…]
En réalité, le GDT est encore tombé dans un de ses péchés mignons : l’insensibilité aux anglicismes sémantiques. Sous l’influence de l’anglais, il confond deux ustensiles de cuisson, la casserole et la cocotte, et il introduit un autre anglicisme en appelant casserole ce qui, en anglais, est un générique pour désigner toutes sortes de plats cuits au four, en général dans un plat à four et non dans une casserole.
[…]
En fait, une fois de plus, les terminologues de l’Office québécois de la langue française sont tombés dans le panneau de l’anglicisme sémantique. Si même des « professionnels de la langue » font la confusion, il n’est pas étonnant, dans ces conditions, qu’on trouve au Canada tant de recettes de cuisine où l’on nous propose des « casseroles » de quelque chose, alors qu’il faudrait utiliser un tout autre terme.
Pourtant, semble-t-il, ce n'est pas la mission de l'Office de légitimer les anglicismes.


dimanche 10 décembre 2017

Doit-on cuire une casserole dans une cocotte ou une timbale?

Source: Kraft
Le pâté chinois est une casserole!


J’ai entendu il y a quelque temps la réclame à la télévision d’un plat que l’on présentait sous l’appellation de casserole. Je me suis rappelé qu’une collègue terminologue de l’Office (pas encore québécois) de la langue française, à la fin des années 1970, avait fait une recherche sur la traduction du mot américain « casserole ». Vérification faite, mon souvenir ne coïncidait pas avec ce que disent les deux fiches actuelles du Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) traitant de ce mot et produites toutes deux en 2004 :

– Mets généralement composé de viande ou de poisson, de légumes et d'une sauce, cuit lentement au four dans une cocotte.
– Préparation à base de riz cuit ou de pommes de terre duchesse, moulée en forme de timbale. 


C’est cuit dans une cocotte ou moulé dans une timbale et on appelle ça une casserole : cherchez l’erreur.


Voilà encore un cas qui illustre l’absence de mémoire institutionnelle de l’OQLF. Si on avait tenu compte des travaux antérieurs, on n’aurait pas rédigé ainsi ces deux fiches.


Il se trouve que je viens de remettre la main sur le document que Thérèse Villa avait rédigé sur la traduction du mot américain « casserole ». Je le reproduis ci-dessous.


Aide-mémoire sur la traduction du mot américain « casserole »
par Thérèse Villa

Ce mot constituant l’un des plus grands pièges de traduction qui soient, l’Office de la langue française estime opportun de mettre immédiatement en garde les traducteurs, publicitaires et fonctionnaires concernés par l’utilisation de ce mot dans des textes anglais et de son équivalent français dans un texte correspondant.
Au cours des dernières semaines, les consultations ont régulièrement augmenté au sujet de ce mot à cause de l’apparition sur le marché de nouveaux plats express à préparer très rapidement ou de plats préparés à chauffer ou à finir de cuire.
On sait que chaque langue emprunte des mots à d’autres langues. Un Français, par exemple, empruntera de trois façons :
a) Un mot étranger qu’il inclura tel quel dans sa langue, qu’il prononcera cependant à la française et auquel il donnera le même sens que dans la langue d’origine.
b) Un mot qu’il traitera d’abord comme précédemment, mais dont il changera le sens.
c) Un mot qu’il francisera en modifiant généralement l’orthographe de celui-ci.
Dans le cas présent, nous nous trouvons devant un emprunt de l’anglais au français répondant à la description faite à (b). Autrement dit, le mot américain « casserole » ne doit pas être traduit par le mot français casserole. Le sens américain qui a été donné à ce mot n’a plus qu’un rapport lointain avec son sens original français ; partis d’un contenant, on aboutit à un contenu.
Nous n’exposerons pas ici le contenu des fiches terminologiques portant sur ce sujet. Non seulement l’O.L.F. a-t-il fait des recherches intensives dans une douzaine d’ouvrages de toutes sortes et de plusieurs langues, mais encore a-t-on poussé la précision jusqu’à comparer des recettes. Pour la gouverne des lecteurs concernés, nous tenterons donc ici de faire une synthèse du problème.

1. En français le mot casserole désigne toujours presque exclusivement un ustensile de cuisine qui fut en fer, en cuivre, en terre, etc., mais qui de nos jours est surtout en aluminium ou en fonte. C’est celui qu’on trouve en plusieurs exemplaires de différentes grandeurs dans toute batterie de cuisine. Il a un fond plat, des bords hauts, généralement un couvercle et, ce qu’il importe surtout de noter, un manche.
Cependant, dans le langage spécialisé et technique de la haute cuisine, il arrive que des chefs appellent casseroles certaines préparations, uniquement à base de riz ou de pommes de terre duchesse qui ont été façonnées, après cuisson, dans une casserole.
Nous remarquons donc là deux conditions d’une part et d’autre part, le fait qu’il ne s’agisse pas de langue courante.
Comme par ailleurs les auteurs gastronomiques, qui sont le plus souvent ces mêmes grands chefs, mentionnent que ces deux types de « casseroles » sont comparables aux timbales, nous comprenons pourquoi il s’agit là d’une exception et que dans les ouvrages ménagers de vulgarisation il n’est effectivement pas question de préparations [qui seraient] appelées « casseroles » en français.

2. Dans ces conditions, il n’y a pas lieu de donner au Québec au mot casserole le sens de préparation culinaire qu’il a en américain. Et ceci pour deux raisons faciles à comprendre :

a) Le contexte canadien est fort différent du contexte français. Ici, le français est une langue minoritaire dans un continent anglophone alors qu’en France, il s’agit d’une langue majoritaire sur laquelle les mots étrangers modernes, introduits par snobisme, n’ont pas d’emprise comparable à celle que peuvent avoir nos anglicismes. C’est la raison pour laquelle l’O.L.F. a toujours cherché à franciser au maximum, y compris des mots anglais du français de France. Nous avons suffisamment à faire pour lutter contre nos propres anglicismes sans adopter le franglais des autres. Lorsque tel est le cas, l’expérience a d’ailleurs prouvé que le mot en question, prononcé à la française en France, est inévitablement et automatiquement prononcé à l’américaine au Canada. Dans le même ordre d’idées, il faut porter une attention soutenue aux mots « à double sens » qui paraissent français et ne le sont pas ou bien qui n’ont pas du tout le même sens dans les deux langues comme pamphlet, dépendamment, définitivement, à date et ainsi de suite. Le mot casserole tombe incontestablement dans cette catégorie.

b) Compte tenu de ce qui précède, accepter en français le sens américain de « casserole », ne serait-ce que dans un seul cas, consisterait à entrebâiller une porte par laquelle s’engouffreraient rapidement toutes les compagnies. La majorité des compagnies alimentaires étant multinationales, leurs cadres sont des unilingues anglais et elles n’ont pas toujours l’envergure pour s’adjoindre des traducteurs vraiment spécialisés. En conséquence, les auteurs des textes d’emballages ne se donneraient pas la peine de chercher la vérité et, constatant que la société X a employé en français le mot « casserole » pour un de ses produits, ils décideraient d’en faire autant pour leurs propres produits sans constater qu’il ne s’agit pas du même mets. C’est pourquoi il faut mettre totalement de côté l’éventualité de baptiser « casserole » un mets quelconque, en français, au Québec, que ce soit dans un titre d’étiquette, dans un mode d’emploi, dans une recette, dans un menu ou dans la publicité.

3. En américain, le mot « casserole » est un générique qui désigne une grande variété de mets ayant trois bases principales : (a) pâtes alimentaires, (b) riz, (c) légumes ou une combinaison de ces bases dans un jus ou une sauce, avec ou sans poisson ou viande. La propriété de ces « casseroles » est de constituer un mets unique préparé dans un récipient unique.
Or ce récipient, contrairement à ce que l’on pourrait croire, n’est généralement pas une casserole mais une cocotte (car beaucoup de ces mets s'apparentent aux ragoûts) ou, le plus souvent, un plat creux.
Pour plus de précision, disons qu’à notre époque moderne les plats à gratin sont ovales (et peuvent être utilisés aussi pour rôtir) ou, plus souvent encore, carrés ou rectangulaires. Parmi les matériaux employés, on trouve la faïence et la porcelaine à feu ainsi que le pyrex, même pour des cocottes. Ces dernières peuvent également revêtir la forme aérodynamique d’une coquelle en fonte émaillée. Il faut remarquer que tous ces éléments de batterie de cuisine comportent des anses ou poignées, à peine saillantes, creuses ou pleines (« oreilles »). On peut même classer dans cette catégorie la sauteuse moderne en verre à feu, sans queue. Comme elle n’a pas d’anse, on la manipule à l’aide d’une poignée spéciale en forme de pince, vendue séparément.

4. Dans la grande majorité des cas, le mot américain « casserole » doit être traduit par gratin. Il suffit que, sur le mets préparé, se forme une légère croûte à la surface, sous l’action de la chaleur, pour que ce mets soit qualifié de gratin. Il n’est pas nécessaire que le mets soit additionné de fromage. Ladite croûte légère pourra aussi bien se former de par la nature des ingrédients (œuf dans la sauce, etc.) que par l’addition de mie de pain, de chapelure, etc.
À partir du fait que cette légère croûte se nomme gratin, on a, par extension, appliqué l’appellation à certains modes de préparation : sole au gratin, gratin languedocien.  Une grande multinationale alimentaire, fort connue au Canada, a récemment mis sur le marché un produit qu’elle a eu l’intelligence d’appeler gratin en français.
On retiendra donc du gratin qu’il s’agit d’une préparation culinaire dont la cuisson se termine au four où se forme une partie rissolée.
Il va sans dire que tout plat de ce type, additionné de fromage fondu ou saupoudré de fromage râpé, est un gratin.

5. Une autre traduction courante pour le mot américain « casserole » est timbale. En principe, la timbale consiste en une préparation composée des ingrédients les plus variés : volaille ou gibier, poisson et crustacés, bœuf en menus morceaux, etc., recouverts d’une croûte en pâte. Sous cette forme, le plat est connu dans les pays anglophones sous le nom de « piedish » ou de « timbale raised pie ».
On trouve même des timbales individuelles, généralement à base de pâte feuilletée, ainsi que quelques desserts appelés timbales. Cependant, dans la réalité, il n’y a pas toujours de la croûte en pâte. Si certaines timbales s’apparentent à la tourte, sauf en ce qui concerne la forme, parce que le contenu est entièrement enrobé de pâte, et que d’autres s’apparentent aux pâtés (le « beef and kidney pie » étant l’illustration des deux types précédents), il existe, dans les faits, une grande quantité de timbales sans pâte du tout ou avec une pâte très légère.
Il suffit que le mets préparé revête la forme de l’ustensile dont il tire son nom, autrement dit, soit moulé comme une timbale pour qu’il en porte le nom. Et c’est ici que nous trouvons le rapprochement le plus grand avec la « casserole » américaine lorsqu’on nous explique que celle-ci est façonnée en forme de casserole ou, pour mieux dire, de timbale. Outre celles mentionnées plus haut, les autres timbales les plus connues sont faites avec du riz et des champignons, des abats et abattis de volaille, des champignons et des pâtes alimentaires. La liaison est généralement constituée par une sauce béchamel. Et toutes ces dernières, avec ou sans fromage : dans le présent cas il devient alors difficile de différencier ces timbales des gratins.

6. Compte tenu du principe de traduction voulant qu’il ne soit pas obligatoire de traduire systématiquement chaque mot de la langue d’origine pour être compris dans une autre langue, il existe des cas où il n’est absolument pas nécessaire de traduire le mot « casserole ». Alors que la langue anglaise insiste souvent sur un mot et le met en évidence (il devient alors un mot-clé pour la compréhension de l’anglophone ; un mot qui fait image), le fait d’en retrancher l’éventuelle traduction française ne changera absolument rien à la compréhension du francophone et à l’image qu’il voit en lisant un titre pourtant apparemment différent du titre anglais ; et ce peut être le cas pour quelques-unes des préparations américaines.

Source: Kraft

Prenons un exemple. Le titre américain « macaroni, ham and cheese casserole » est traduit en français par « macaronis gratinés au jambon ». On remarquera que dans la version française il n’est fait mention ni du mot casserole lui-même (qui est, répétons-le, à proscrire) ni même d’une équivalence, à savoir : gratin, timbale ou plat de. Néanmoins, le francophone qui lit ce titre se représente immédiatement le mets qui apparaîtra sur sa table sans qu’il soit besoin d’ajouter un mot.
Dans l’étiquetage, lorsqu’il s’agit d’appliquer le règlement qui exige que le français soit équivalent à toute autre langue, il faut bien se garder de prendre le texte légal au pied de la lettre en cherchant désespérément à traduire mot pour mot et à mettre, du côté français, autant de mots qu’il y en a du côté anglais. Il serait tout aussi déplacé dans ce cas précis de s’obstiner à mettre l’éventuel équivalent de « casserole » (inutile, répétons-le) dans des caractères aussi gros, aussi importants et aussi voyants que ceux dans lesquels est écrit le mot américain « casserole ». En effet, si ce dernier mot est indispensable du côté anglais et constitue, pour le consommateur nord-américain anglophone, le pivot du titre, l’éventuel équivalent français, qui serait « plat de », peut être placé en tout petits caractères au-dessus du titre sans s’écarter de l’esprit de la loi.
En conséquence, et pour nous résumer, si l’on tient à tout prix à « rendre » la notion contenue dans le mot américain « casserole » et qu’on juge que la préparation concernée n’est ni un gratin, ni une timbale, on pourra écrire « plat de macaronis gratinés au jambon » en donnant toute l’importance aux quatre derniers mots, sachant que les deux premiers pourraient disparaître sans dommages. Et il est encore plus important de les faire disparaître d’une étiquette ou d’un emballage lorsque le titre est déjà très long. Prenons le cas de « chou-fleur à la hongroise avec sauce à la crème sure ». Ce titre est déjà très long sans qu’il soit besoin de l’alourdir avec des mots inutiles. Le titre américain comprend le mot « casserole » mais en français, le titre cité plus haut est amplement suffisant d’autant plus qu’il s’agit d’un plat préparé, surgelé, destiné à être simplement chauffé au four. La préparation étant déjà placée dans un plat à four, la ménagère francophone sait très bien qu’il s’agit d’une préparation dans un plat unique du même type que les brocolis en sauce blanche qu’elle pourrait se préparer. Et si ce n’est ni un gratin, ni une timbale, qu’elle a devant les yeux les ingrédients et le mode d’emploi, il est clair qu’il est inutile d’ajouter dans le titre qu’il s’agit d’un « plat de » chou-fleur. Lorsqu’on parle d’asperges sauce hollandaise, d’endives à la flamande ou de poireaux à la béchamel, tous mets qui se préparent dans des plats à four, et qui pourraient, eux aussi, être vendus prêts à chauffer, il n’est nullement besoin de mentionner dans le titre « plat de », encore moins de donner à ces deux mots l’importance graphique qu’on accorde du côté américain au mot « casserole ».


lundi 4 décembre 2017

Lettre ouverte aux membres du conseil d’administration de l’Office québécois de la langue française



Politique sur les anglicismes
L’OQLF se ridiculise

(Texte publié dans Le Soleil du 4 décembre 2017)


Comme vous le savez, le document Politique de l’emprunt linguistique, qui traite principalement de l’acceptation ou non des anglicismes, passe très mal dans une bonne partie de l’opinion publique. Mais le débat qui s’est engagé a été habilement détourné vers des questions insignifiantes, du type faut-il écrire baby-boom ou bébé-boum ?

On peut penser ce que l’on veut des emprunts et en particulier des anglicismes. Il est même légitime d’affirmer qu’ils enrichissent les langues emprunteuses. Mon propos n’est pas de discuter de la légitimité des anglicismes en français. Je veux plutôt attirer votre attention sur les maladresses, voire les erreurs, d’un document produit à même les fonds publics en vous posant quatre questions très simples :

• Comment peut-on affirmer que le mot selfie (p. 14), utilisé quotidiennement par des millions de francophones, ne s’intègre pas au système linguistique du français ? Vous prenez selfie, vous changez deux lettres et vous avez Sylvie : selfie n’est pas plus difficile à écrire et à prononcer que Sylvie.

• Comment peut-on affirmer que l’expression hockey sur étang (pond hockey) est « non intégrable au système linguistique du français » (p. 17) alors que hockey sur glace naturelle le serait ? Parce que c’est un calque ? Mais le calque est justement un procédé d’intégration linguistique.

• Lorsqu’il traite de l’acceptation des emprunts à d’autres langues que l’anglais, le document de l’Office dit que ces emprunts peuvent être acceptés même s’ils ne sont pas intégrables au système linguistique du français (p. 20). Comment peut-on parler français en utilisant un mot étranger imprononçable ? Le document ne prévoit même pas que le mot étranger soit écrit en alphabet latin…

• L’énoncé de politique accepte les anglicismes qui ont plus de quinze ans (et donne des exemples anodins comme humidex ou mimivirus qui ne feront sourciller personne mais évite de citer des exemples récemment acceptés et qui feront polémique comme grilled cheese ou encore déductible au lieu de franchise dans le domaine des assurances.) Pourquoi alors le Grand Dictionnaire terminologique continue-t-il de refuser le droit de cité au Québec à des mots comme match et parking entrés en français depuis des décennies (1819 pour l’un, 1926 pour l’autre) ? Le critère d’ancienneté serait-il soumis à l’arbitraire des terminologues de l’Office ? Et pourquoi quinze ans plutôt que dix ou vingt-cinq ?

Vous aurez compris que ces questions sont toutes rhétoriques et que je n’attends pas de réponse de votre part. En revanche, je m’attends à ce que vous envisagiez l’abrogation de votre politique de l’emprunt linguistique. Car le document Politique de l’emprunt linguistique contient des lacunes importantes et notamment des absurdités sur l’intégration au système linguistique du français qui non seulement font perdre de la crédibilité à l’OQLF mais qui en plus le ridiculisent.


vendredi 1 décembre 2017

Plaque de verglas ou plaque de glace noire?*


Le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) fait la distinction entre le verglas et la glace noire (qui n’est pourtant que la traduction littérale de black ice « verglas »). Il justifie glace noire en écrivant qu’il est « bien construit » (l’endogénisme flirte avec l’eugénisme linguistique en suggérant d’expédier dans les limbes les termes mal formés). J’aimerais bien qu’on me donne un seul exemple de calque « mal construit ».


Le dictionnaire en ligne Usito accepte le terme glace noire sans le critiquer même s’il indique qu’il vient de l’anglais black ice.


À qui va-t-on faire croire que la glace noire (définie par le GDT comme un « mince film** de glace transparente, presque invisible sur la chaussée ou ailleurs ») est différente du verglas (qui, depuis le xiie siècle, comme le signale le Trésor de la langue française informatisé, désigne une « couche de glace mince et transparente qui couvre le sol ») ? Le GDT nous assure en plus que glace noire est « utile et acceptable pour signaler un type particulier de verglas dans le contexte routier ». Il y aurait donc plusieurs types de verglas dans le « contexte routier » québécois… En France, on ne fait pas ces distinctions oiseuses et la signalisation routière utilise le mot verglas :



Voir aussi les billets « La lexicographie au temps de la glaciation » et « Lame de neige ».
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* J’avais d’abord pensé intituler mon billet « Sots à glace »…
** Le mot film est ici un emprunt sémantique à l’anglais défini ainsi par le Webster : « a thin covering or coating <a film of ice> ».


jeudi 30 novembre 2017

La fumeuse intégration


Dans sa nouvelle Politique de l’emprunt linguistique, l’Office québécois de la langue française (OQLF) adopte comme critère de rejet d’un mot étranger le fait qu’il « ne s’intègre pas au système linguistique du français ». Parmi les exemples qu’il donne, il y a selfie et millénial (écrit avec un accent aigu !).


Comment peut-on affirmer que le mot selfie (p. 14), utilisé quotidiennement par des millions de francophones, ne s’intègre pas au système linguistique du français ? Vous prenez selfie, vous changez deux lettres et vous avez Sylvie : selfie n’est pas plus difficile à écrire et à prononcer que Sylvie.


En quoi millénial (« personne de la génération Y », p. 14) ne s’intègre-t-il pas ? Le mot ne présente pas de problème d’intégration phonétique. Ni de problème au plan morphologique : singulier millénial, pluriel milléniaux. En plus, l’Office l’orthographie avec un accent aigu, prouvant ainsi – bien malgré lui – que l’emprunt s’est intégré au système orthographique du français. Et démontrant du même coup la manière absurde avec laquelle l’organisme applique le critère d’intégration linguistique.


Dans un billet antérieur, j’ai montré l’absurdité de la note de la fiche du Grand Dictionnaire terminologique qui rejette l’emprunt tray (= plateau) au motif qu’il ne s’intègre pas au système linguistique du français. J’écrivais à propos de tray : « Il est du genre masculin (comme gré et pré) et il suffit d’ajouter un s pour former son pluriel. La difficulté d’intégration est affirmée, elle n’est pas démontrée » (voir « Cabaret ou plateau ? »).


Dans le document Politique de l’emprunt linguistique, on affirme que l’expression hockey sur étang (pond hockey) est « non intégrable au système linguistique du français » (p. 17) alors que hockey sur glace naturelle le serait. Parce que c’est un calque ? Mais le calque est justement un procédé d’intégration linguistique. J’ai noté dans un billet daté du 1er août que si l’expression présente un problème, le système linguistique n’est pas en cause. Car le pond hockey ne se joue pas que sur des étangs, il peut se jouer sur d’autres étendues d’eau glacée. Il y a donc un problème, mais ce n’est pas un problème d’intégration linguistique, c’est une question de référent. Rappelons que le référent est l’objet (réel ou imaginaire) désigné par un mot. Il n’a aucun rapport direct au système linguistique. C’est pourquoi des mots différents peuvent désigner un même référent selon les langues : on a table en français et en anglais, mais Tisch en allemand, asztal en hongrois, mesa en espagnol, tavola en italien, etc.


L’Office décrète qu’un emprunt n’est pas intégrable au système linguistique du français – globalement, sans nuance – alors que la non-intégrabilité à l’ensemble du système est chose rare : combien y a-t-il d’emprunts qui sont non intégrables à la fois au plan orthographique, phonologique, morphologique, syntaxique et sémantique ? Car pensez-y un peu : prenons le mot russe дача, il n’est évidemment pas intégrable tel quel dans le système orthographique du français mais, une fois qu’il a été translittéré en datcha, il l’est à tous les autres plans, phonologique, morphologique, syntaxique et sémantique.


Le critère de non-intégration d’un mot étranger au système linguistique du français est une façon pseudo-scientifique de masquer le caractère arbitraire du rejet d’un anglicisme. Quand on refuse un emprunt, il y aurait lieu d’indiquer où se situe le problème d’intégration : au plan phonétique, morphologique, syntaxique, sémantique. Ou peut-être idéologique ?


jeudi 23 novembre 2017

Dans le cirage !




BLOGUE // C'est une révolution que propose le fabricant de skis DPS. Pour le bien de l'environnement et parce que les skieurs ont bien mieux à faire, l'entreprise basée en Utah souhaite éliminer la nécessité de cirer régulièrement les skis et les planches à neige avec sa cire de glisse permanente Phantom.
Grâce à un composé en polymères, la cire Phantom est appliquée qu'une seule fois et pénètre la base des skis. Du coup, la cire ne se dégrade pas à l'usage, à cause du frottement sur la neige.
– Jean-Sébastien Massicotte, « Fini le cirage des skis ! », Le Soleil, 9 novembre 2017


Les traductions littérales de l’anglais cire, cirer et cirage se disent en français standard fart (le t se fait entendre), farter et fartage. Pour une fois, le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) ne donne que les équivalents standard sans même mentionner l’usage québécois. 



Pour ski wax, il y a deux fiches, l’une produite par l’Office, l’autre par FranceTerme. La fiche de l’Office privilégie comme entrée anglaise le simple mot wax : cela est totalement inadmissible dans un dictionnaire terminologique. Il aurait fallu donner le terme anglais précis, ski wax, non pas le présenter comme synonyme de wax, ce qui est absurde.




La fiche de FranceTerme n’a pas donné dans ce travers, elle présente en premier lieu l’équivalent complet ski wax, non l’équivalent tronqué.

  

En terminant, je dois noter qu’il est étonnant que les terminologues endogénistes qui ont désormais pris le contrôle du GDT n’aient pas senti le besoin de mentionner les équivalents de la langue courante cire, cirer et cirage. Cela est une preuve de plus de l’incohérence de ce dictionnaire.

mercredi 15 novembre 2017

mardi 14 novembre 2017

La complainte du phoque au Québec


On peut lire dans la chronique de Pierre Trudel dans le Devoir de ce matin :

Il y a quelques jours, on apprenait que le Conseil canadien des normes de la radiotélévision (CCNR), l’organisme chargé de décider des plaintes à l’égard des écarts de langage sur les ondes, estimait que « le mot “fuck” entendu à la radio n’a pas en français la même connotation vulgaire qu’en anglais ».


Un lecteur, M. Jean-Pierre Martel, a bien compris de quoi il s’agit :

En anglais, quand une personne dit fuck, on a bien entendu fuck. Mais en français, on ne sait jamais si la personne a dit fuck ou phoque. C’est là la différence.

L’ado québécois dira à ses colocs « Phoque, encore du macaroni au fromage » là où le Parisien dira « Putain, pas encore du macaroni ». C’est pareil.


Tout cela est bien compréhensible quand on a un peu étudié la question des emprunts linguistiques. Quand on fait un emprunt, on n’emprunte en fait que le mot avec sa dénotation (son sens littéral) sans sa connotation (élément qui s’ajoute au sens littéral : connotation familière, vulgaire, péjorative, poétique, etc.). La connotation n’est pas empruntée, elle peut venir par après dans la langue emprunteuse et différer de celle que le mot pouvait avoir à l’origine dans la langue prêteuse.


Les emprunts à l’arabe sont intéressants à cet égard. De l’époque où la civilisation arabe surpassait la civilisation occidentale datent des emprunts comme goudron et jupe. Avec la colonisation française en Algérie sont apparus de nouveaux emprunts comme caoua ou bled. Ces mots signifient simplement « café » et « terrain, pays » en arabe. Ils n’y ont pas de valeur familière ou péjorative. C’est le français qui leur a par la suite donné ces valeurs. On voit par ces exemples que la connotation acquise par les emprunts peut être liée au statut culturel et politique de la langue prêteuse. On peut aussi constater ce fait dans certains emprunts que l’anglais américain a faits aux langues amérindiennes : squaw, « now often offensive : an American Indian woman » (Webster). La connotation négative de ce mot n’existait pas lorsque le mot a été emprunté en anglais :

Until relatively recently, the word squaw was used neutrally in anthropological and other contexts to mean a North American Indian woman or wife. With changes in the political climate in the second half of the 20th century, however, the derogatory attitudes of the past toward American Indian women mean that the word cannot now be used in any sense without being regarded as offensive (Oxford English Dictionary).