mardi 8 août 2017

La politique de l’emprunt de l’OQLF, de la théorie à la pratique


« Despacito », de l’île au ver d’oreille

C’est l’histoire d’une chanson, qui est l’histoire de son style, qui est l’histoire de son chanteur, et peut-être bien l’histoire d’une île. Despacito, la métaphore de l’embourgeoisement d’une île, de son identité en couches historiques qui se radoucit pour devenir mainstream.

La chanson fracasse tous les records depuis sa sortie. Son clip fait surchauffer YouTube, avec plus de 3 milliards de visionnements en date du 4 août. À la mi-juillet, Despacito était déjà devenue la plus écoutée sur les plateformes de lecture en continu.

Force est d’admettre qu’elle colle à l’oreille comme un Popsicle trop sucré fondu au soleil. […]

En matière de record, c’était également la première chanson en espagnol en 20 ans à figurer au top 10 du Billboard américain. […]

Despacito n’a donc pas trahi son héritage latino, malgré quelques vers chantés par la superstar Justin Bieber, […]
Pour nous en convaincre, Wayne Marshall a lui-même remixé Zombie, le succès des Cranberries, avec Despacito. […]
–Sarah R. Champagne, Le Devoir, 8 août 2017

L’extrait qui précède d’un article du Devoir illustrera la façon dont le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) traite les emprunts… quand il les traite.

Mot
Grand Dictionnaire terminologique
Ver d’oreille
Absent du GDT
Maintream
Absent en ce sens du GDT
Clip
Emprunt accepté par le GDT
Lecture en continu
Le GDT a neuf fiches sur le mot streaming
Popsicle
Marque de commerce que le GDT propose de traduire par sucette glacée. Le GDT mentionne que le terme a été proposé dans les années 1980 mais sans préciser que cette proposition venait de ses propres terminologues. On remarquera la discrétion et la pudeur quand on évoque le travail des prédécesseurs.
Top (Top 10)
Le GDT donne 17 réponses mais aucune qui s’applique au palmarès des chansons.
Superstar
Absent du GDT.
Remixé
La fiche « remixer » de 2016 nous annonce fièrement que cet « emprunt hybride » s’inscrit dans la « norme sociolinguistique du français au Québec ».

Quelques commentaires supplémentaires :


Ver d’oreille est une expression que j’ai récemment entendue à quelques reprises. Comme le GDT n’en parle pas, j’ai dû me rabattre sur Wikipédia et sur le Wiktionnaire qui parlent tous deux d’un calque de l’allemand Ohrwurm. J’ai trouvé sur Internet, sans trop chercher, des attestations de cette expression datant de 2010. Encore un néologisme qui a échappé pendant des années à la vigilance (?) des terminologues du GDT.


Pour mainstream, le GDT donne cinq équivalents, mais aucun qui puisse convenir dans le contexte de l’article du Devoir :



Pour streaming, sur les neuf fiches qui en traitent, l’Office en a produit deux… qui ne disent pas la même chose : lecture en continu (2015) pour l’une, diffusion en continu (2017) pour l’autre. Comme si ce n’était pas assez, le GDT reproduit une fiche de la Commission d’enrichissement de la langue française (France) qui propose une troisième solution : en flux. Il est vrai que si le GDT a une fiche « doublon », il n’a pas de fiche « triplon ». La récente Politique de l’emprunt linguistique ne parle nulle part d’harmonisation dans les propositions de termes pour remplacer les emprunts.


Conclusion provisoire : quelques lignes d’un article de journal ont suffi pour montrer les lacunes du traitement des néologismes et des emprunts dans le GDT. Au lieu de refaire pour une troisième fois sa politique de l’emprunt linguistique, l’Office aurait été mieux avisé de mettre en place une veille néologique sérieuse.


jeudi 3 août 2017

L’OQLF ouvre les vannes /6


Réflexions sur la nouvelle politique de l’emprunt linguistique de l’Office québécois de la langue française

Conclusions

Dans les billets précédents, j’ai commenté, par « sauts et gambades » (pour reprendre l’expression de Montaigne), la nouvelle Politique de l’emprunt linguistique de l’Office québécois de la langue française. Avant de résumer mes critiques, je crois qu’il est important de rappeler la proposition principale de l’énoncé de politique : dorénavant, l’Office acceptera les anglicismes non récents (de plus de 15 ans), généralisés et légitimés (?). Tout cela est enrobé dans un discours lénifiant.


1. Le document de l’Office commence par affirmer que la norme sociolinguistique privilégiée dans le traitement des emprunts est le français standard « tel qu’il est employé au Québec, qui partage la majeure partie de ses usages avec ceux du reste de la francophonie, notamment de la France. » Dans les faits, la politique de l’emprunt favorise le séparatisme linguistique par rapport au reste de la francophonie. En effet, elle propose d’accepter les anglicismes non récents généralisés, c’est-à-dire ceux qui nous distinguent le plus des autres francophones. En revanche, l’énoncé de politique refuse les anglicismes récents (moins de quinze ans) venant des autres pays francophones.


Le document affirme que « les emprunts en usage au Québec le sont aussi souvent ailleurs en francophonie ». Ce qui n’est pas faux, d’autant plus que la formulation parle d’emprunts en général plutôt que d’anglicismes. Nous partageons en effet beaucoup d’emprunts avec les autres francophones : spaghetti, pizza, hamburger, toundra, tong, taïga, troïka, etc. Mais qu’en est-il de nos anglicismes non récents et généralisés qui seraient panfrancophones ? Qu’on prenne les centaines de nos vieux anglicismes répertoriés dans le Colpron et qu’on essaie d’en trouver des attestations dans d’autres pays francophones. J’admets qu’on y parviendra dans quelques cas : ainsi, éligible s’est répandu récemment en Europe au sens d’« admissible ». Et on commence à y entendre «opéré par» au sens d'«exploité par». Mais ce ne sera que des cas isolés.


2. Le document indique qu’il sert d’abord à orienter les travaux des terminologues de l’Office : « … la présente politique comporte des principes et des critères de traitement des emprunts qui doivent être suivis dans tous les travaux terminolinguistiques réalisés par l’organisme. » (p. 4). Mais le principe directeur 2.1 mentionne un autre public visé : « L’Office favorise l’amélioration de la compétence linguistique des locutrices et des locuteurs… » On vise donc aussi la langue parlée par l’ensemble de la population – si le mot locuteur a un sens. Le document fait d’ailleurs sans cesse référence aux locuteurs (pardon : aux locutrices et aux locuteurs, soyons politiquement corrects). Cela est bien curieux quand on sait que, dans une vie antérieure, les rédacteurs de la présente politique reprochaient à l’Office d’intervenir dans la langue parlée, à preuve cette citation de 1989 : « l’Office veut étendre sa mainmise jusque dans le parler usuel des Québécois. »


3. Le document présente plusieurs problèmes conceptuels. Ainsi, l’emprunt lexical est mal défini (cf. billet du 28 juillet). Des définitions sont contradictions : on définit un emprunt généralisé comme « employé par une grande proportion, voire la majorité des locutrices et des locuteurs d’une collectivité » (p. 25) mais au paragraphe suivant on écrit qu’un emprunt peut être « généralisé dans le corpus documentaire consulté », ce qui réduit considérablement le spectre de la généralisation. Par ailleurs, le critère de l’intégration ou non au système linguistique du français est un concept mal compris, j’en ai donné des exemples. Enfin, le simple fait d’utiliser l'expression « norme de référence » montre qu’on n’a pas compris le concept de norme (cf. mon billet du 31 juillet).


4. Le document donne indistinctement comme exemples des mots québécois empruntés surtout à l’anglais, quelques fois à des langues autochtones, mais aussi des mots admis depuis longtemps dans les dictionnaires généraux du français. Ils y ont été admis avant même que l’Office existe. On n’a par conséquent jamais demandé à l’Office de se prononcer sur les mots slalom, manitou ou toundra et on se demande ce qu’ils viennent faire dans un énoncé de politique consacré aux emprunts en français québécois.


5. Parlons maintenant de l’emprunt massif que le document définit ainsi dans ses dernières pages : « phénomène linguistique qui se produit dans certains secteurs d’activité lorsqu’un grand nombre de structures ou d’unités lexicales d’une langue sont empruntées à une autre langue ». Partout dans le document on minimise le phénomène historique de l’emprunt massif et on le cantonne à quelques milieux et secteurs d’activité :

[…] il faut considérer les manifestations du phénomène de l’emprunt dans un contexte qui peut favoriser le recours spontané à l’emprunt, voire à l’emprunt massif, dans certains milieux et secteurs d’activité. (p. 2)

[…] le recours spontané à l’anglais plutôt qu’aux ressources du français ainsi que le phénomène de l’emprunt massif dans certains milieux et secteurs d’activité font en sorte que les emprunts à l’anglais font l’objet d’une analyse plus sévère. (p. 9)


Ainsi donc, l’emprunt massif à l’anglais n’a concerné que certains milieux et certains secteurs d’activité. L’énoncé de politique n’offre pas de cadre historique expliquant le grand nombre d’anglicismes dans le français du Québec. Évacuation donc de l’histoire. Ne surtout pas parler de la Conquête et de ses conséquences. Les rédacteurs de l’énoncé ont oublié les leçons de leur maître :

Il reste que l'anglicisme représentait au 19e siècle une menace réelle pour le français du Canada, en raison de la situation sociopolitique bien sûr, mais aussi parce que le contact avec l'anglais avait pour effet d'influer sur le sens des mots français (anglicisme sémantique) et de favoriser l'emploi d'expressions traduites de l'anglais (anglicisme syntagmatique).

Dans L'anglicisme, voilà l'ennemi! (1880), J.-P. Tardivel a pourchassé surtout l'anglicisme sémantique (par ex.: application au sens de «demande », introduire «présenter», ignorer «méconnaître», etc.). Tardivel a bien vu que les mots anglais eux-mêmes, dont il relevait des exemples dans le parler de ses compatriotes (steamer, leader, bill, meeting, etc.) et que les Français de France accueillaient avec grande faveur présentaient beaucoup moins de danger pour la stabilité de la langue. L'anglicisme formel (appellation désignant cette catégorie d'emprunts) est en effet facile à reconnaître pour celui qui souhaite l'éviter alors que, pour reprendre la formulation de Tardivel, « l'habitude de parler anglais avec des mots français est d'autant plus dangereuse qu'elle est généralement ignorée ».

[…]

Bien que l'anglicisme ait fait rage en France et au Canada au cours de la même période, les emprunts qu'on a acceptés dans les deux pays se répartissent de façon différente dans les catégories ci-dessus. Les Français ont adopté surtout, semble-t-il, des anglicismes formels; les Canadiens en ont adopté un bon nombre aussi, même s'ils ont cherché à les éviter, mais, en plus, ils ont été exposés davantage à l'anglicisme sémantique et à l'anglicisme syntagmatique. Une autre différence, qui explique peut- être la précédente, tient à ce que l'anglicisme en France a pénétré surtout par l'écrit, alors qu'au Canada l'influence anglaise s'est exercée aussi fortement à l'oral qu'à l'écrit.
– Claude Poirier, Québec français 55 (1985), p. 23.


La nouvelle politique de l’Office est en rupture avec la position traditionnelle de cet organisme telle que l’a résumée Jean-Claude Corbeil :

L’action de l’Office a été une entreprise de décolonisation. On doit la mettre dans la même perspective que la publication de Nègres blancs d’Amérique ou du Journal d’un colonisé de Memmi. À l’époque de la création de l’Office, les Québécois se resituaient en tant que majorité maîtrisant ses propres institutions. On s’est trouvé dans l’obligation de décoloniser la langue tout comme les institutions publiques, l’économie, etc. Il a donc fallu franciser les entreprises et faire un ménage dans nos anglicismes. Par exemple, le mot bumper doit disparaître non pas parce que c’est un mot anglais, mais parce qu’il fait partie de la logique de la colonisation anglaise. Cette colonisation, nous en sommes toujours menacés. Il faut être vigilant, sinon on va un jour ou l’autre passer à l’anglais.
– Jean-Claude Corbeil cité par Pierre Turgeon, « La bataille des dictionnaires », L’Actualité, avril 1989, p. 22.


À l’Office québécois de la langue française, l’ère de la décolonisation a pris fin. L’essai de Jean Marcel (1973) était prémonitoire : le Joual est désormais entré dans Troie. Commence maintenant l’ère de l’asservissement volontaire.


mardi 1 août 2017

L’OQLF ouvre les vannes /5


Réflexions sur la nouvelle politique de l’emprunt linguistique de l’Office québécois de la langue française

Avant de conclure dans le prochain billet, il me reste encore quelques remarques à faire sur le document de l’Office.

*   *   *

Certaines définitions données dans la Politique de l’emprunt linguistique posent problème. En voici quelques exemples.


On donne de la norme sociolinguistique la définition suivante : « Norme qui, dans une langue donnée, fait la promotion d’un ensemble d’usages considérés comme légitimes et qui sont valorisés, au détriment d’autres usages. » (p. 27) Cette définition est très réductrice. Il existe des normes sociolinguistiques, différentes selon les milieux sociaux : celle de la langue des jeunes, celle de la langue des universitaires, etc.


J’ai déjà mentionné l’énorme problème qu’il y a dans la définition d’emprunt lexical qu’on trouve à la page 25.


La définition d’emprunt légitimé est elle aussi discutable : « emprunt linguistique reçu dans la norme sociolinguistique d’une langue, accepté par la majorité des locutrices et des locuteurs d’une collectivité donnée. » (p. 25) Ici encore, on fait comme s’il n’y avait qu’une seule norme sociolinguistique. Caoua (café) et gougounes (sorte de sandales) ne sont sûrement pas « légitimés » dans la « norme sociolinguistique du français en usage au Québec », mais ce sont des mots acceptés dans la norme sociolinguistique de sous-groupes sociaux, ici et ailleurs.

*   *   *

Les exemples utilisés dans le document ne sont pas, eux aussi, sans poser bien des problèmes.


Ainsi, dans la catégorie des calques non acceptés, on donne comme exemple d’emprunt non récent et non généralisé le mot char (voiture, automobile). D’abord, c’est un emprunt sémantique, non un calque. Non généralisé? Cela dépend de la catégorie sociale. Si les rédacteurs de la Politique de l’emprunt linguistique sortaient du centre-ville de Québec, ils rencontreraient des gens qui ne peuvent pas se payer une BMW mais tout au plus un char. D’ailleurs, à bien y penser, même au centre-ville, tout à côté des bureaux de l’Office, il y a de telles gens. Char est un emprunt non généralisé quand on se ferme les yeux et se bouche les oreilles.


Dans la section consacrée aux emprunts aux langues autres que l’anglais, on donne comme exemples d’emprunts non acceptés : « cilantro (de l’espagnol; coriandre), oregano (de l’espagnol; origan) » (p. 21). Je n’ai jamais entendu un Québécois utiliser le mot cilantro en français, mais j’admets que ce n’est pas impossible. En revanche, il m’est arrivé d’entendre orégano et cela n’est pas surprenant : il se trouve qu’oregano est le mot anglais pour désigner l’origan (depuis 1771), que l’étiquetage des produits alimentaires chez nous est bilingue et même qu’à une certaine époque il était unilingue anglais.


Alors que l’énoncé de politique se sert de cilantro et d’oregano comme exemples de mots empruntés à l’espagnol, il prend avocado comme exemple de mot emprunté à l’anglais (qui l’a emprunté à l’espagnol et ce dernier au nahuatl). Si le document ne comptait que cette seule contradiction...


Prenons un exemple tout à fait similaire (mot d’une langue étrangère passé dans le français du Québec via l’anglais) et voyons comment le traite le Grand Dictionnaire terminologique : le mot zucchini (courgette). Selon le Trésor de la langue française au Québec, il est attesté chez nous depuis 1971, il répond donc à au moins un des critères d’acceptation des emprunts. Il est d’origine italienne mais nous est parvenu par l’intermédiaire de l’anglais. Mais contrairement à cilantro et à oregano, le GDT l’accepte comme « terme utilisé dans certains contextes » :

Le terme zucchini est un emprunt à l'anglais, qui l’a lui-même emprunté à l’italien. Bien qu’il ne soit pas employé en botanique, zucchini est implanté et généralisé dans l’usage au Québec, en coexistence avec courgette, notamment dans les vocabulaires de la cuisine et du commerce alimentaire.


Zucchini est donc, pour le GDT, implanté et généralisé dans l’usage au Québec. Selon les critères de la Politique de l’emprunt linguistique, la fiche du GDT devrait présenter zucchini comme synonyme de plein droit de courgette, pas simplement comme « terme utilisé dans certains contextes ». Mais il est vrai qu’il n’est pas légitimé par les terminologues de l’Office : l’arbitraire…

*   *   *

Dans la Politique de l’emprunt linguistique, la plupart des exemples de non-intégration au système linguistique du français sont discutables. La non-intégration est décrétée de façon arbitraire, il suffit pour s’en rendre compte de jeter un coup d’œil aux exemples de la page 17 : ainsi, on nous dit que levée (de l’angl. lift; en français : porté), mot du patinage artistique, est « non intégrable au système linguistique du français » : en quoi est-il non intégrable ? Il est non intégrable comme votre chien a la rage, parce qu’on veut s’en débarrasser. L’expression hockey sur étang (pond hockey) ne serait pas intégrable, contrairement à hockey sur glace naturelle. Elle est bien au contraire tout à fait intégrée. S’il y a un problème, le système linguistique n’est pas en cause. Et problème il y a : ce sport ne se joue pas que sur des étangs, il peut se jouer sur d’autres étendues d’eau glacée. C’est donc un problème de référent*, pour utiliser un terme technique, qui n’a rien à voir avec le système linguistique. Mais il n’est somme toute pas étonnant que des personnes qui, depuis des années, parlent du « rapatriement du référent » en utilisant ce terme technique dans un sens qu’il n’a pas ne soient pas capables d’en reconnaître un quand ils le croisent.

________
*Le référent est l’objet (réel ou imaginaire) désigné par un mot. Il n’a aucun rapport direct au système linguistique. C’est pourquoi des mots différents peuvent désigner un même référent selon les langues : on a table en français et en anglais, mais Tisch en allemand, asztal en hongrois, mesa en espagnol, tavola en italien, etc.



lundi 31 juillet 2017

L’OQLF ouvre les vannes /4


Réflexions sur la nouvelle politique de l’emprunt linguistique de l’Office québécois de la langue française

Aujourd’hui, j’aborderai ce que la politique de l’OQLF appelle la norme sociolinguistique et même la norme de référence : « Un emprunt peut être un élément d’enrichissement de la langue dans la mesure où […] il est reçu dans la norme sociolinguistique (ou norme de référence) du français au Québec » (p. 3). À la page 9, on écrit que « chaque emprunt est évalué en fonction : […] de son adéquation à la norme sociolinguistique du français au Québec (c’est-à-dire de sa légitimité dans l’usage). »


L’appellation de norme de référence est tout de même curieuse. Car la norme est la règle, le principe auquel on doit se référer pour juger ou agir (cf. Trésor de la langue française informatisé). Parler de norme de référence, c’est, une fois de plus, commettre une totologie (sauf erreur de compte, la troisième dans le document : ça commence à ne pas faire très sérieux).


Il est aussi curieux de constater que le document de l’Office parle de la norme sociolinguistique du français au Québec, au singulier et sans aucune autre précision. Norme sociolinguistique unique, définie par on ne sait qui, en référence à on ne sait quel groupe. Car le Québec, comme toute société, n’est pas homogène et les individus ont besoin d’affirmer leur identité à l’intérieur de groupes plus réduits que la nation :

Ces groupes, qu’il s’agisse de la classe sociale, de la région, du groupe ethnique, de la tranche d’âge, etc., ont tendance à adopter des variétés non standard comme emblèmes de la solidarité des individus qui les composent. Le prestige au sein du groupe [...] est d’ailleurs lié à la capacité des locuteurs de tenir compte, non pas des normes sociales propres à la société dans son ensemble, mais des normes de la communauté restreinte à laquelle ils appartiennent[1].


Bref, dans la vie réelle du langage, les locuteurs (pardon : les locutrices et les locuteurs, pour parler comme le document de l’OQLF) se trouvent placés en présence de forces contradictoires : d’un côté des normes sociales qui agissent dans l’ensemble de la communauté et qui tendent à valoriser les usages standard ; d’un autre côté, des normes qui agissent seulement au sein des sous-groupes et qui valorisent l’emploi de formes non standard comme manifestation d’appartenance au sous-groupe.


On est en droit de se demander à quel groupe social fait référence la norme sociolinguistique du français au Québec mentionnée à de nombreuses reprises dans la Politique de l’emprunt linguistique. Ne serait-ce pas la norme du groupe auquel appartiennent les terminologues de l’OQLF ?

*   *   *

Le critère sociolinguistique 1.3 de la Politique de l’emprunt linguistique est le suivant : « Légitimation de l’emprunt dans l’usage, ou le fait qu’il soit reçu dans la norme sociolinguistique du français au Québec, accepté par la majorité des locutrices et des locuteurs d’une collectivité. » (p. 7)


Mais ce critère est contredit dès la page suivante au paragraphe « Emprunts non acceptés » : « mots, termes et expression dont l’emploi est déconseillé par l’Office ou pour lesquels il émet des réserves, malgré leur réception favorable dans l’usage » (p. 8).


Comprenons : un anglicisme peut être reçu dans l’usage, accepté par la majorité des locutrices et des locuteurs, mais pas dans la norme sociolinguistique du français au Québec. Il fallait y penser.


En 1990, dans Québec français, une critique a écrit : « Il faut donc se rendre compte que certains anglicismes sont, à l'OLF, plus acceptables que d'autres et que, malgré les critères de sélection présentés dans l'énoncé de politique sur la question, l'acceptation ou le rejet de certains mots semblent plutôt arbitraires. » Ce jugement s’applique tout aussi bien à la Politique de l’emprunt linguistique de 2017.
Source: Québec français 77 (1990), p. 86





[1] R. Anthony Lodge, Le français. Histoire d’un dialecte devenu langue, Paris, Fayard, 1997, p. 44.

vendredi 28 juillet 2017

L’OQLF ouvre les vannes /3


Réflexions sur la nouvelle politique de l’emprunt linguistique de l’Office québécois de la langue française

Je continue mon analyse de la nouvelle Politique de l’emprunt linguistique de l’Office québécois de la langue française. J’arrive maintenant à ce que le document appelle les calques sémantiques et les calques morphologiques :

Un calque en usage en français au Québec est accepté :
a) s’il est non récent, généralisé, implanté et légitimé, et qu’il est intégrable au système linguistique du français […]
b) s’il est non récent, généralisé, implanté, partiellement légitimé et qu’il est intégrable au système linguistique du français […] (p. 15)


On trouve la même totologie que précédemment : « généralisé, implanté ». Et le même flou artistique en ce qui concerne la légitimation : Qui légitime ? L’Office ? Un calque est-il légitimé parce qu’il n’est pas critiqué dans les ouvrages normatifs auxquels on fait allusion page 26 ? Les terminologues de l’Office décideront-ils de la légitimité au cas par cas selon leur humeur ? Que fait-on quand un autre organisme normatif, par exemple le Bureau des traductions à Ottawa, décide de bannir une expression comme « être à l’emploi de » approuvée par l’Office ?


La tarte à la crème de l’intégrabilité au système linguistique du français revient aussi dans ce cas-ci mais on voit bien que les auteurs de la politique linguistique n’ont rien compris à la question. Car le calque est justement le moyen d’intégrer un emprunt : le français n’utilise pas l’emprunt intégral sky scraper mais le calque gratte-ciel. Dès sa première apparition en français, gratte-ciel était intégré au système linguistique !


Les auteurs de la politique linguistique confondent aussi allégrement emprunt sémantique et calque. Ce qu’ils appellent calque sémantique est en fait un emprunt sémantique et ce qu’ils appellent calque morphologique est un calque tout court.


Mais il y a pire dans la confusion. L’emprunt lexical est défini (p. 25) comme une « unité lexicale empruntée intégralement (forme et sens) ou partiellement (forme ou sens seulement) à une autre langue ». Essayons d’être le plus clair possible. Un emprunt lexical, c’est l’emprunt d’un mot. Quand on emprunte un mot, on emprunte à la fois non seulement sa forme sonore et graphique mais aussi son sens : par exemple, le mot iceberg en français a la même forme et le même sens qu’en anglais. Comment peut-on emprunter la forme seulement, sans le sens ? Pour ce faire, il faudrait, par exemple, que j’emprunte le mot anglais crumble et que je lui donne un sens qu’il n’a pas dans sa langue d’origine : au lieu de « croustade », je décide qu’il signifiera « pâté chinois ». Quelle absurdité !


Je note en terminant ce billet que, pour l’Office, les « calques de locutions, de collocations anglaises » « ne sont généralement pas acceptés». L’Office, qui trouve que la locution « être à l’emploi de » est une « adaptation […] parfaitement conforme au système linguistique du français » (GDT, 2003), devrait donc réviser sa position et s’aligner sur celle du Bureau des traductions à Ottawa.


jeudi 27 juillet 2017

L’OQLF ouvre les vannes /2


Réflexions sur la nouvelle politique de l’emprunt linguistique de l’Office québécois de la langue française

J’en viens maintenant à ce qui sera sans doute aux yeux de plusieurs la proposition la plus contestable de la nouvelle politique de l’emprunt linguistique de l’OQLF :

Un emprunt en usage en français au Québec est accepté :
a) s’il est non récent, généralisé, implanté et qu’il est légitimé;
L’emprunt peut être intégrable ou non au système linguistique du français, et être en coexistence ou non avec un équivalent français.
[…]
b) s’il est récent et qu’il est intégrable au système linguistique du français. (p. 10)


Réglons d’abord un problème de formulation : un emprunt est accepté s’il est « généralisé, implanté, etc. ». Si un emprunt est généralisé, c’est qu’il est implanté, non ? C’est une tautologie, pour une pas dire une totologie*.


L’anglicisme sera donc accepté s’il est « non récent ». Le document nous apprend plus loin qu’un emprunt non récent est un « emprunt linguistique qui, au moment de son analyse, est en usage depuis plus d’une quinzaine d’années. » C’est le cas de la quasi-totalité des anglicismes répertoriés dans le Colpron. C’est aussi le cas des centaines d’anglicismes répertoriés par Wallace Schwab dans les textes juridiques québécois (Wallace Schwab, Les anglicismes dans le droit positif québécois, 1984).


L’énoncé de politique précise que l’emprunt doit aussi être « légitimé ». Qu’est-ce à dire ? À la page 25, on nous apprend qu’un emprunt légitimé est un « emprunt linguistique reçu dans la norme sociolinguistique d’une langue, accepté par la majorité des locutrices et des locuteurs d’une collectivité donnée. » Je reviendrai dans un autre billet sur le flou que représente la norme sociolinguistique telle que la définit le document. Je me contenterai pour l’instant de noter que, si les mots ont un sens, les anglicismes qui apparaissent depuis des décennies dans des textes de loi et dans des textes normatifs (pensons aux conventions collectives) doivent être considérés comme légitimés. S’il en est autrement, c’est que l’OQLF n’utilise pas le bon terme dans son énoncé de politique. Ou, si le terme est le bon, il faut en accepter les conséquences.


Il est vrai que, dans sa définition d’« emprunt partiellement légitimé », l’OQLF fait intervenir le recours aux ouvrages normatifs pour juger de la légitimité. Ce faisant, l’Office se place dans un cercle vicieux puisque son propre Grand Dictionnaire terminologique est un ouvrage normatif dont on se servira pour déterminer la légitimité des anglicismes qui y seront acceptés…


Bref, les vannes sont ouvertes. Mais il y a assez de flou dans cette Politique de l’emprunt linguistique pour les fermer au cas par cas.


Dans Le Devoir de ce matin, le journaliste Stéphane Baillargeon pose la question suivante que je ne peux m’empêcher d’appliquer à la nouvelle politique de l’OQLF sur les anglicismes :

Quelque chose vient-il même de craquer dans la société franco-québécoise ? La conjoncture politique dénationalisante et le bilinguisme croissant combinés à la grande numérisation où l’anglais règne annoncent-ils de nouveaux rapports décomplexés aux emprunts comme aux anglicismes ?
— Stéphane Baillargeon, « L’avenir du ‘post’ », Le Devoir, 27 juillet 2017.
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* Pour les lecteurs étrangers : Toto : Fam. Personne idiote, niaiseuse (Dictionnaire québécois d’aujourd’hui).

À SUIVRE


mercredi 26 juillet 2017

L’OQLF ouvre les vannes /1


Réflexions sur la nouvelle politique de l’emprunt linguistique de l’Office québécois de la langue française


C’est en lisant l’appel à communications d’un colloque sur les anglicismes qui doit avoir lieu l’année prochaine à Sherbrooke que j’ai appris que l’Office québécois de la langue française avait adopté, en janvier, une nouvelle version de sa Politique de l’emprunt linguistique. On lisait dans cet appel : « En janvier 2017, l’Office québécois de la langue française assouplissait sa politique relative aux emprunts pour se conformer davantage à leur légitimation dans l’espace public. »


Le moins qu’on puisse dire, c’est que le document de l’Office est sorti sans tambour ni trompette puisqu’il a fallu six mois pour que j’en entende parler. Pourtant il y aurait eu de quoi battre du tambour et faire sonner trompettes et clairons : l’OQLF s’occupera désormais de légitimer les anglicismes dans l’espace public.


Dans une série de billets, je vais vous faire partager mes réflexions sur ce document de réorientation.

*   *   *

D’abord un court commentaire liminaire. Si le mot sociolinguistique apparaît à plusieurs endroits dans l’énoncé de politique, il n’est aucunement fait mention d’une quelconque enquête sur le terrain. Pourtant, il existe une enquête d’opinion portant justement sur le jugement des Québécois envers les anglicismes, enquête publiée par l’Office lui-même et, à ma connaissance, la seule du genre (pour un résumé, cf. mon billet « Les interprètes autoproclamées de la norme sociolinguistique »). Il est vrai que, pour la mentionner, il aurait fallu citer mon nom, que je suis persona non grata et que mon nom est conséquemment nomen non citandum.

*   *   *

À plusieurs reprises, le document mentionne qu’un emprunt est acceptable s’il est « intégrable au système linguistique du français ». Avant même la publication de la nouvelle politique de l’emprunt, la question de l’intégrabilité au système linguistique du français était devenue la tarte à la crème du GDT. J’ai déjà montré dans quelques billets que cela ne voulait rien dire. Pour ne prendre qu’un exemple, voici ce que j’écrivais le 18 juillet 2011 :

[Le GDT affirme que] l’emprunt tray « s’intègre mal au système morphologique du français ». Vraiment ? Il est du genre masculin (comme gré et pré) et il suffit d’ajouter un s pour former son pluriel. La difficulté d’intégration est affirmée, elle n’est pas démontrée.

Par ailleurs, il est clair que l’emprunt tray, prononcé « tré », s’intègre aussi très bien phonétiquement puisqu’il vient s’ajouter à la série cré (pop.), gré et pré.

Voyons aussi ce que disait des emprunts le grand linguiste Antoine Meillet :

Les faits de vocabulaire dépendent des influences qui s’exercent sur la civilisation et sont pour une large part indépendants de la structure de la langue.
– Antoine Meillet, Linguistique historique et linguistique générale, tome 2, Paris, Klincksieck, 1938, p. 105


Le seul cas de difficulté d’intégration qui me vienne spontanément à l’esprit est celui de queer (traité dans le billet précédent). Non qu’il s’intègre mal au système morphologique ou phonétique mais parce que son orthographe ne correspond pas aux règles de correspondance phonèmes-graphèmes du français. Selon ces règles, le mot devrait se prononcer [kɛR], [kəɛR] ou [keɛR] ; ou on devrait adapter son orthographe aux règles du français : couir. Mais le GDT rejette du revers de la main cet emprunt sans même soulever ce point, qui pourrait justifier sa décision au moins en partie. Pour une fois qu'il y a un problème d'intégrabilité, fût-il léger, on le passe sous silence.


Bref, dans le GDT, les difficultés d’intégration au système linguistique sont affirmées mais le plus souvent indémontrables.



À SUIVRE

lundi 24 juillet 2017

Bizarre, ce GDT!



La langue de Molière a-t-elle des limites qui ouvrent la porte aux emprunts ? Cet été, Le Devoir se penche sur certains mots anglais récents de plus en plus utilisés en français et qui n’ont pas trouvé d’équivalent juste dans notre langue. Aujourd’hui : queer.

Depuis le coming out de Coeur de pirate, dans la foulée du triste attentat d’Orlando, en juin 2016, le mot queer est devenu mieux compris au Québec dans son rejet des normes des genres et de l’hétérosexualité. En même temps, le mot s’est aussi ancré dans le quotidien, sans qu’aucune des traductions françaises proposées n’ait de succès. […]

En France, on peut lire parfois le néologisme « transpédégouine », qui reproduit cette même réappropriation de l’insulte. Chez nous, le mot « allosexuel » est accepté par l’Office de la langue française en guise de traduction pour queer. Mais cette traduction n’a pas la même force de frappe, note Bruno Laprade, doctorant en sémiologie. « Le mot n’a pas remporté de véritable succès dans la population. L’adoption du mot queer parle beaucoup de notre américanisation et des limites du français à rendre compte de ses fondements sexistes. Les langues fonctionnent par incorporation. Il n’y a pas de raison pour laquelle le français ne pourrait pas inclure le mot queer dans son vocabulaire sans avoir à le traduire », répond le jeune chercheur.
– Sophie Chartier, « ‘Queer’, un flou clair pour les minorités sexuelles », Le Devoir, 20 juillet 2017


À la lecture de cet article, j’ai eu, bien sûr, l’idée d’aller vérifier ce qu’il pouvait bien y avoir dans la fiche « queer » du Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF).


Je découvre d’abord qu’il y a deux fiches « queer », l’une portant comme domaine d’emploi « sociologie », l’autre « sociologie / appellation de personne », la première de 2005, la seconde de 2015, les deux avec essentiellement le même contenu : on propose comme équivalents français allosexuel et altersexuel. Ce dédoublement n’étonnera pas les habitués du GDT. On ajoute des fiches (cela s’appelle « enrichir » le GDT) sans jamais se préoccuper des doubles emplois.

Mais il y a mieux.


Les hellénistes seront étonnés d’apprendre que le « préfixe allo‑ […] signifie ‘qui est d'une nature différente’ ». En réalité, le grec λλος, qui a donné le préfixe allo‑, signifie tout simplement « autre ».


L’auteur de la fiche ajoute une autre note : « Le terme altersexuel (et sa variante en genre altersexuelle) est formé à partir du préfixe alter‑, qui signifie ‘autre’ ». Ce qui n’est pas tout à fait exact. En latin, alter signifie « l’un de deux » ou « l’autre de deux »; quand il y a plus de deux personnes ou deux choses, on emploie alius. En d’autres termes, le latin fait une distinction entre l’autre de deux (alter) et l’autre de plusieurs (alius). La même distinction existe en grec : λλος signifie l’autre de plusieurs et τερος l’autre de deux. Bref, étymologiquement, la proposition altersexuel du GDT signifie la même chose qu’hétérosexuel ! Or, les queers rejettent précisément la binarité sexuelle. Belle contradiction ! Et que d’ignorance !

mercredi 28 juin 2017

L’anglicisation à Radio-Canada


La radio nous apprenait ce matin le décès de l’acteur suédois Michael Nyqvist, l’interprète du rôle de Mikael Blomkvist dans la saga Millénium. Michael évidemment prononcé à l’anglaise puisque c’est cette orthographe que l’on trouve dans la presse. Son vrai nom est Mikael Nyqvist, prononcé ['mi:ka.ɛl 'ny:.kvɪst].


Sur Radio-Canada Première à Québec, la journaliste a ajouté : il va être manqué. Il ne s’agit pas d’un soufflé, mais d’un anglicisme : he will be missed, on va regretter Mikael Nyqvist.