mercredi 15 novembre 2017

mardi 14 novembre 2017

La complainte du phoque au Québec


On peut lire dans la chronique de Pierre Trudel dans le Devoir de ce matin :

Il y a quelques jours, on apprenait que le Conseil canadien des normes de la radiotélévision (CCNR), l’organisme chargé de décider des plaintes à l’égard des écarts de langage sur les ondes, estimait que « le mot “fuck” entendu à la radio n’a pas en français la même connotation vulgaire qu’en anglais ».


Un lecteur, M. Jean-Pierre Martel, a bien compris de quoi il s’agit :

En anglais, quand une personne dit fuck, on a bien entendu fuck. Mais en français, on ne sait jamais si la personne a dit fuck ou phoque. C’est là la différence.

L’ado québécois dira à ses colocs « Phoque, encore du macaroni au fromage » là où le Parisien dira « Putain, pas encore du macaroni ». C’est pareil.


Tout cela est bien compréhensible quand on a un peu étudié la question des emprunts linguistiques. Quand on fait un emprunt, on n’emprunte en fait que le mot avec sa dénotation (son sens littéral) sans sa connotation (élément qui s’ajoute au sens littéral : connotation familière, vulgaire, péjorative, poétique, etc.). La connotation n’est pas empruntée, elle peut venir par après dans la langue emprunteuse et différer de celle que le mot pouvait avoir à l’origine dans la langue prêteuse.


Les emprunts à l’arabe sont intéressants à cet égard. De l’époque où la civilisation arabe surpassait la civilisation occidentale datent des emprunts comme goudron et jupe. Avec la colonisation française en Algérie sont apparus de nouveaux emprunts comme caoua ou bled. Ces mots signifient simplement « café » et « terrain, pays » en arabe. Ils n’y ont pas de valeur familière ou péjorative. C’est le français qui leur a par la suite donné ces valeurs. On voit par ces exemples que la connotation acquise par les emprunts peut être liée au statut culturel et politique de la langue prêteuse. On peut aussi constater ce fait dans certains emprunts que l’anglais américain a faits aux langues amérindiennes : squaw, « now often offensive : an American Indian woman » (Webster). La connotation négative de ce mot n’existait pas lorsque le mot a été emprunté en anglais :

Until relatively recently, the word squaw was used neutrally in anthropological and other contexts to mean a North American Indian woman or wife. With changes in the political climate in the second half of the 20th century, however, the derogatory attitudes of the past toward American Indian women mean that the word cannot now be used in any sense without being regarded as offensive (Oxford English Dictionary).



jeudi 9 novembre 2017

Puigdemont et la double contrainte

Liberté pour les prisonniers politiques !

C’est en lisant le sociologue et sociolinguiste catalan LLuís Vicent Aracil que j’ai découvert le concept de double contrainte (double bind) du psychologue américain Gregory Bateson qui fut à l’origine de l’école de Palo Alto.



On entend par double contrainte un choix impossible entre deux injonctions paradoxales. On ne peut satisfaire l’une sans violer l’autre. Elles s’accompagnent d’une troisième contrainte qui interdit de sortir de cette situation. Sans cette troisième contrainte, il s’agirait d’un simple dilemme.


En somme, c’est l’histoire d’Antigone. Celle-ci, pour obéir aux lois religieuses, doit ensevelir son frère même s'il est mort dans une rébellion. Mais le roi Créon lui interdit d’accomplir les rites funéraires. Obéir aux dieux, obéir au roi ? Antigone accomplit son devoir religieux. Créon use de violence et la condamne à mort. Comme l’écrit Aracil, dans un cas de double contrainte « il faut choisir entre la violence aveugle et désespérée et l’acceptation fataliste du désordre et de l’impuissance*. »


La tragédie grecque s’est rejouée cette année en Catalogne. Madrid invoque la Constitution pour empêcher la tenue d’un référendum d’autodétermination et la proclamation de la République catalane. Le président catalan Carles Puigdemont choisit de respecter le mandat qu’il a reçu de ses électeurs, organise un référendum puis proclame la République. Madrid use de violence pour empêcher la tenue du référendum, emprisonne des leaders indépendantistes, suspend l’autonomie de la région et en prend le contrôle. Une violence encore plus grande semble inévitable.


Dans un cas de double contrainte, que peut-on faire ?


Écoutons ce que nous dit Aracil : « … un problème insoluble dans le contexte immédiat et étroit se révèle soluble dans le contexte du contexte. »


Dans le cas de la Catalogne, quel est le contexte du contexte ? L’Union Européenne. C’est ce qui explique l’exil de Carles Puigdemont à Bruxelles. Il espère ainsi éviter la violence et poser le problème dans un nouveau cadre.


Vaga general du 8 novembre 2017

Occupation de la station de Sants à Barcelone


Barrage humain sur la route d'Andorre
 
Manifestation à Girona

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Soraya Sáenz de Santamaría  fait la conquête de la Catalogne
au nom du roi d'Espagne (émission Polònia du 9 novembre 2017)
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* LLuís V. Aracil, “L’estandardització del català modern », Dir la realitat, Barcelone, Edicions Països Catalans, 1983, p. 109.


mercredi 8 novembre 2017

Le masculin continuera-t-il de l’emporter sur le féminin ?


On a appris le 7 novembre qu’en France 314 membres du corps professoral de tous niveaux et tous publics, enseignant la langue française ou ayant à corriger des copies ou autres textes rédigés dans cette langue, s'engagent à ne plus enseigner la règle de grammaire résumée par la formule «le masculin l'emporte sur le féminin ».


Trois raisons motivent cette décision. Deux sont de nature idéologique : « parce que le genre masculin est le plus noble, il prévaut seul contre deux ou plusieurs féminins » (citation de 1651) et parce que « la répétition de cette formule aux enfants […] induit des représentations mentales qui conduisent femmes et hommes à accepter la domination d'un sexe sur l'autre ». Je ne m’attarderai pas à ces raisons pour me concentrer plutôt sur l’argumentaire linguistique : la « règle est récente dans l'histoire de la langue française, et […] elle n’est pas nécessaire. Elle a été mise au point au XVIIe siècle. Auparavant, les accords se faisaient au gré de chacun.e [sic], comme c’était le cas en latin et comme c’est encore souvent le cas dans les autres langues romanes. Bien souvent, on pratiquait l'accord 'de proximité', venu du latin [...]. »


En effet, « l’accord par attraction (avec le nom le plus rapproché) est fréquent en espagnol » (J. Villegier et M. Duviols, Grammaire espagnole, Hatier, 1969, p. 57).


En latin « si l’adjectif épithète se rapporte à deux ou plusieurs substantifs, il n’y a […] qu’un façon de faire l’accord, c.-à-d. avec un seul des deux termes. [….] c’est d’ordinaire le plus proche » (Alfred Ernout et François Thomas, Syntaxe latine, Klincksieck, 1959, p. 134). Mais dans le cas de l’accord de l’attribut avec deux ou plusieurs sujets, la règle* est différente : « si les sujets sont des personnes de genre différent, c’est avec le masculin que se fait l’accord. […] Si les sujets sont des noms de choses de genre différent, l’attribut se met au pluriel neutre » (p. 129). Il faut donc relativiser l’appui fourni par l’argument historique du recours au latin.


Ernout et Thomas livrent une réflexion intéressante : « dans le groupe formé par le verbe, l’attribut et le sujet, le latin n’établissait pas toujours des distinctions auxquelles nous a accoutumés le développement de l’analyse grammaticale. » Car il ne faut pas évacuer du revers de la main des siècles de réflexion grammaticale qui ont contribué à développer ce que les linguistes du Cercle de Prague ont nommé l’intellectualisation de la langue**. Dans l’Antiquité, les Grecs et les Romains ne séparaient pas les mots dans l’écriture : l’analyse grammaticale en était d’autant plus compliquée. Il arrivait même chez les Grecs qu’on écrive alternativement de gauche à droite puis de droite à gauche : le sens de la lecture changeait d’une ligne à l’autre (boustrophédon). Lors des lectures publiques (recitationes) des œuvres littéraires, divertissement particulièrement populaire à partir de l’époque d’Auguste, l’accord de l’adjectif avec le substantif le plus proche ne pouvait guère choquer. C’est notre accord moderne qui aurait paru déroutant. L’avènement de l’imprimerie a contribué à une plus grande réflexion sur la langue, c’est ce que les linguistes de Prague ont appelé l’intellectualisation de la langue (qui touche le lexique mais aussi la structure grammaticale). C’est pourquoi la règle voulant que le masculin l’emporte sur le féminin est plutôt récente. On peut y trouver une logique linguistique que j’exposerai plus bas.

Fragment d'un papyrus d'Oxyrhynchos montrant un passage d'une pièce de Ménandre
The Egypt Exploration Fund — B.P. Grenfell & A.S. Hunt, The Oxyrhynchus Papyri: Part II (London: The Egypt Exploration Fund, 1899), Domaine public, https://commons. wikimedia.org/w/ index.php?curid=15966253


En latin (et la situation est analogue en grec) on a pris l’habitude de considérer les noms de la première déclinaison comme féminins : femina, femme. Pourtant il y aussi des mots de la première déclinaison qui se réfèrent à des hommes (agricola, agriculteur) et à des choses (tabula, planche, tablette à écrire). La deuxième déclinaison est majoritairement constituée de substantifs masculins mais il y a aussi des substantifs féminins (les noms d’arbre, par exemple : fagus, hêtre) et neutres (p.ex. scortum pour désigner la femme-objet par excellence). Il y a en latin trois autres déclinaisons comprenant des mots masculins, féminins ou neutres qui, quand ils désignent des êtres animés, ne correspondent pas toujours au sexe. Pour autant que je sache, dans les langues qui ont la catégorie grammaticale du genre, les étiquettes masculin, féminin et neutre ne vont pas toujours selon la logique : en allemand, das Kind, l’enfant, est neutre alors qu’il pourrait être masculin ou féminin comme en français (un enfant, une enfant), das Mädchen, la fille, la bonne, est neutre. Heureux Hongrois dont la langue ne connaît pas la distinction de genre !


Nous avons hérité d’une analyse grammaticale, et surtout d’une terminologie grammaticale, où les noms féminins s’appliquent souvent à des êtres de sexe féminin et les noms masculins à des êtres de sexe masculin – mais la règle comporte bien des exceptions (le masculin mannequin pour une femme, le féminin estafette pour un homme, etc.). De plus, en quoi la chaise est-elle plus féminine que le fauteuil ? Les appellations de féminin et de masculin introduisent ipso facto une dimension idéologique. Pour éviter de tomber dans ce travers, on peut faire appel aux travaux du Cercle linguistique de Prague, en particulier aux notions de terme marqué et de terme non marqué du prince Nicolas Troubetzkoy***.


Comme l’écrit Albert Maniet, « le terme marqué d’une opposition morphologique [est] celui qui, dans le cadre de cette opposition, exprime en propre une catégorie grammaticale et n’a qu’une valeur unique en langue. [… le] terme non marqué est celui qui par lui-même n’exprime pas cette catégorie grammaticale : tantôt il exprime la négation de la notion du terme marqué ou son absence : c’est sa valeur d’opposition; tantôt il sert le contexte – textuel ou culturel – de substitut au terme marqué, lorsqu’il n’y a pas intérêt à insister ou lorsqu’il y a intérêt à ne pas insister sur la notion que celui-ci exprime en propre : c’est sa valeur neutre […] » (p. 439).


Dans la morphologie française, le féminin est le terme marqué, il a une valeur unique (ex. : la chienne). Quant au masculin, terme non marqué, il a deux valeurs : en vertu de sa valeur d’opposition, il signifie l’absence ou la négation de la notion de base, dans notre exemple le mâle, chien, par opposition à la femelle ; en vertu de sa valeur neutre, il s’emploie pour désigner à la fois le chien et la chienne (pas de chien, interdiction s’appliquant aussi bien aux chiens qu’aux chiennes).


La même explication vaut dans le cas du nombre : le singulier est le terme non marqué et il a donc deux valeurs. En vertu de sa valeur d’opposition, le singulier désigne l’unicité par rapport à la pluralité. En vertu de sa valeur neutre, il peut s’employer dans des contextes impliquant la notion du terme marqué, il peut donc s’employer à la place du pluriel (l’homme est mortel = les hommes sont mortels). Le pluriel est le terme marqué, il ne peut s’employer à la place du singulier (je ne peux pas écrire les hommes sont venus manger quand il y en a un seul qui est concerné).


Habituellement on reconnaît facilement le terme marqué parce qu’il comporte un morphème supplémentaire, une marque : ‑e pour désigner le féminin, ‑s pour le pluriel.


Une analyse analogue peut aussi s’appliquer aux temps du français mais elle est plus complexe parce que non binaire. Il suffira de dire que le présent est non marqué puisqu’il peut aussi bien désigner le passé (présent historique : en 2000, il quitte son village natal) que le futur (demain, je vous vois à 20 h).


Ce sont ces notions de terme marqué et de terme non marqué auxquelles ont eu recours Gorges Dumézil et Claude Lévi-Strauss de l’Académie française pour s’opposer naguère à la féminisation des noms de métier et de fonction. Malheureusement, ils sont allés trop loin dans cette logique lorsqu’ils ont voulu imposer des désignations masculines dans des cas particuliers (Madame le ministre, Madame le directeur, Madame le secrétaire perpétuel) alors qu’il aurait été plus avisé, me semble-t-il, de faire valoir que le terme non marqué devrait s’appliquer lorsque l’on utilise des formules générales (p.ex. : il y aura réunion des directeurs à 10 h). À partir du moment où une femme est titulaire d’un poste de directeur ou de recteur, il devrait être normal d’utiliser les formes directrice et rectrice. L’Académie aurait pu faire valoir que le recours au terme non marqué (le masculin) devait être privilégié dans les formulations génériques mais ne saurait être imposé pour désigner des individus de sexe féminin. Mais nous n’en sommes plus là : d’une part, plusieurs ont dépassé la notion binaire de sexe (on parle maintenant de queer et d’allosexuel) et, d’autre part, certains proposent maintenant une écriture dite plus inclusive avec des formes comme les directeur.e.s ou les étudiant.e.s. Cette tendance se manifeste déjà à l’écrit mais on voit mal comment elle pourrait atteindre la langue orale. Elle n’est pas sans poser bien des interrogations. Car on n’arrête pas de dire que le français est une langue difficile et on veut le compliquer davantage ! Cette nouvelle façon d’écrire me semble particulièrement anti-démocratique puisqu’elle augmente les difficultés d’apprentissage de la langue écrite. Si elle devait s’imposer, on finirait par créer une classe de spécialistes de la rédaction, de nouveaux scribes. L’écriture politiquement correcte serait alors la chasse gardée des scribes. On retournerait 5 000 ans en arrière, à l’époque de la Mésopotamie où l’écriture n’était l’apanage que d’un tout petit groupe. La généralisation de l’écrit dans les moyens de communication – des gens qui autrefois n’auraient presque rien écrit de toute leur vie passent leur temps à envoyer des textos, pour s’en convaincre il suffit d’utiliser les transports en commun ou même simplement regarder les passants dans la rue ou les conducteurs au volant ! –, cette démocratisation de l’écriture empêchera-t-elle la création d’une classe élitaire de rédacteurs professionnels ? J’en doute. Car le phénomène de la distinction, analysé par Bourdieu, jouera à plein pour contrecarrer la démocratisation. À moins, bien sûr, que l’écriture inclusive ne soit qu’une mode…

L'écriture inclusive en résumé:



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* Règle établie a posteriori à partir de l’observation de l’usage des auteurs classiques, en particulier Cicéron et César.
** Cf. Paul L. Garvin, « Le rôle des linguistes de l’École de Prague dans le développement de la norme linguistique tchèque », dans É. Bédard et J. Maurais, La norme linguistique, Québec et Paris, 1983.
*** Dans l’adaptation des concepts généraux de la phonologie pragoise à la description des faits grammaticaux, je m’inspire des travaux de Martín Sánchez Ruipérez (Estructura del sistema de aspectos y tiempos del verbo griego antiguo. Análisis funcional sincrónico, 1954) et de mon maître Albert Maniet (« Le système des modes en latin classique : présentation fonctionnaliste », Languages and Cultures : Studies in Honor of Edgar C. Polomé, 1988). J'ai eu recours à ces notions dans un article un peu ancien: cliquer ici.


mardi 7 novembre 2017

Effet de mode


Depuis la victoire, dimanche soir dernier, de Valérie Plante aux élections municipales de Montréal, les consultations de mon billet « La maire ou la mairesse », écrit il y a trois ans, ont bondi.


Les médias semblent avoir décidé d’appeler mairesse la nouvelle élue. Pendant ce temps en France, on continue de désigner Anne Hidalgo comme la maire de Paris et Martine Aubry comme la maire de Lille (dans son blog, mon ami Chaudenson préfère l’appeler la Mère Delisle). Il sera intéressant de voir si l’usage québécois finira par influencer celui des Français.


lundi 6 novembre 2017

C’est le bout de la comète


Un mot d’explication sur le titre : c’est une expression qu’employait ma grand-mère paternelle. Elle n’a pas été enregistrée dans le Trésor de la langue française au Québec (TLFQ) et je n’en ai trouvé qu’une seule attestation sur Internet, sur le site du Figaro :

Si des Amish ont fait montre de violence, en coupant des barbes de d'autres Amish, et ce en pleine nuit, comme aurait dit une de mes tantes, "C'est le bout de la comète".


L’auteur de ce commentaire est une dame de Trois-Rivières. On a donc lieu de croire qu’il s’agit d’une expression québécoise vieillie.


Je sais, il y a chez nous une expression bien plus courante et qui veut dire sensiblement la même chose : c’est le bout de la m… Celle-ci a été dûment répertoriée par le TLFQ.


Les dictionnaires n’enregistrent pas d’expression basée sur bout de comète ou queue de comète. Tout au plus au cours de mes recherches ai-je pu trouver cette amusante citation de Mme de Sévigné :

Nous avons ici une comète qui est bien étendue ; c'est la plus belle queue qu'il est possible de voir ; tous les grands personnages sont alarmés, et croient fermement que le ciel, bien occupé de leur perte, en donne des avertissements par cette comète (lettre du 2 janvier 1681).


C’est en lisant une intervention récente du président-fondateur de l’Asulf (Association pour le soutien et l’usage de la langue française) auprès d’un journaliste contre l’emploi que ce dernier faisait en français du mot tailgate que je me suis dit : c’est le bout de la comète ! M. Auclair écrit en effet :

Vous employez le mot tailgate dans votre texte, mais vous prenez soin de l’écrire en italique, ce qui est très bien vu qu’il s’agit d’un mot anglais. Nous vous invitons à employer à l’avenir l’appellation « rendez-vous d’avant-match » qui nous semble claire et facile à employer en français. Elle est d’ailleurs recommandée par l’Office québécois de la langue française, sauf qu’il emploie le mot partie au lieu de match. Il faut lui pardonner ce petit écart.


Excursus : que signifie l’américanisme tailgate ?
« A social gathering in which food and drinks are served at or near the back end of a parked vehicle (such as a pickup truck) that usually occurs in a parking lot before or after a public event (such a football game or concert) » (Webster).




« L’Office québécois de la langue française […] emploie le mot partie au lieu de match ». L’Office qui vient, dans sa dernière politique de l’emprunt linguistique, d’officialiser comme premier critère d’acceptation d’un anglicisme le fait qu’il soit en usage depuis plus de 15 ans. Or, match est attesté en français depuis 1819 selon le Trésor de la langue française informatisé (TLFi). Quant au Trésor de la langue française au Québec (TLFQ), il contient une attestation du mot en 1901 :

Curtis Boisvert, le fameux bicycliste canadien-français que tous les amateurs de Montréal connaissent, avait depuis très longtemps manifesté le désir de participer aux grandes courses entre professionnels. [...] Boisvert a réussi à arranger un match avec le fameux Davidson que nous connaissons également (journal Les Débats, 1901).


La 9e édition du dictionnaire de l’Académie accepte le mot :

XIXe siècle. Mot anglais. Rencontre sportive, compétition entre deux concurrents ou deux équipes. Match de tennis, de rugby. Disputer, gagner un match, plusieurs matchs. Faire match nul, terminer à égalité de points. Balle de match, coup qui peut décider de la partie.


Qui plus est, le TLFi a même enregistré comme canadianisme le verbe matcher :

Matcher, verbe, région. (Canada). a) Emploi trans. Appareiller, assortir. Matcher deux chevaux (Canada 1930). Emploi pronom. à sens passif. Faire se connaître, se rencontrer (un jeune homme et une jeune fille). Leurs mères ont fait leur possible pour les matcher, mais ça n'a pas pris (Canada 1930). Emploi pronom. réfl. ou emploi intrans. (Se) fréquenter, flirter (avec). Il aime ça, matcher (Canada 1930). Paul s'est matché avec Julie en revenant des vêpres (BÉL. 1957). b) Emploi intrans. S'accorder, s'assortir. Ces deux couleurs ne matchent pas du tout (Canada 1930).


Le verbe matcher est aussi attesté en français européen selon le même dictionnaire :

DÉR. Matcher, verbe, peu usité. a) Emploi trans. Affronter un adversaire individuellement ou en équipe dans un match. Ted Russell (...) doit matcher Langford, ici, après demain (GENEVOIX,Laframboise, Match à Vancouver, 1942, p.200). b) Emploi intrans. Disputer un match. Manive devait rencontrer Grimal mais la direction de la boxe l'en empêcha car il avait déjà matché dimanche dernier (L'Écho des sports, 10 févr. 1941). Tout est parfaitement organisé. À Orly par exemple, un préposé aux cadeaux [de la maison Adidas] accueille les équipes étrangères qui viennent matcher sur le sol français (Paris Match, 22 mars 1969, p.10, col. 3). 1res attest. 1892 trans. «affronter dans un match» (L'Écho des sports, 3 sept. d'apr. G. PETIOT ds REY-GAGNON Anglic.), 1893 intrans. «disputer un match» (Vélo, 21 janv., p.3, col. 2 ds BONN., p.91); de match, dés. -er.


L’OQLF, par son rejet de match, est donc plus puriste que l’Académie et que les lexicographes français. C’est la perpétuation de l’idéologie de Maurice Duplessis qui déclarait que les Canadiens franças sont des Franças amiliorés.

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Le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) précise sur sa fiche «fête d’avant-partie» :

Les fêtes d'avant-partie peuvent également avoir lieu dans le stationnement d'arénas ou d'autres lieux où se tiennent des compétitions sportives.
Un repas s'apparentant à un piquenique accompagne la fête d'avant-partie, et tout ce qu'il faut pour le préparer et le servir se trouve dans le coffre du véhicule des participants, dont le couvercle ou le hayon (tailgate) est laissé ouvert. Le repas peut même ressembler à un barbecue avec notamment des grillades, des hamburgers et des hot-dogs. 
Les termes party d'avant-match et tailgate party sont des emprunts à l'anglais dont l'usage est déconseillé, puisqu'ils entrent en concurrence avec les termes français disponibles.


Commentons les termes mis en rouge dans la citation précédente :

• Stationnement, et non parking. Ce dernier mot est pourtant attesté en français depuis 1926 selon le TLFi. Mais pour l’Office l’argument de l’ancienneté ne tient visiblement pas dans ce cas.

En revanche, il tient pour aréna.

• Le GDT a une seule fiche « barbecue », pour désigner l’appareil, pas le repas. Un principe élémentaire lorsque l’on rédige un dictionnaire veut pourtant que l’on n’utilise dans les définitions que des mots qui ont été préalablement définis ailleurs dans le dictionnaire.

• Comment party d’avant-match peut-il être un emprunt à l’anglais ? Ce n'est même pas un calque. Il y a bien deux mots d’origine anglaise mais la syntaxe est française*. On ne dit pas party d’avant-match en anglais, ni même pre-match party mais bien tailgate party !


J’ajouterai en terminant que fête d’avant-match est dix fois plus utilisé dans Internet que fête d’avant-partie (17 100 résultats contre 1 860). Ne faut-il pas parfois envisager de tenir compte de l’usage ?
  
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* Les deux mots répondent au critère d’ancienneté de la nouvelle politique de l’Office : Mérimée utilisait le mot party en 1832, il est attesté en français québécois depuis 1933 (TLFQ) et on a vu que match est attesté en français général depuis 1819.

samedi 4 novembre 2017

Les vidangeurs et le changement d’huile


Déjà il y a une quinzaine d’années, un collègue qui voyageait beaucoup me faisait remarquer régulièrement que le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) avait à l’étranger la réputation d’être un dictionnaire de calques. J’ai eu l’occasion à maintes reprises dans ce blog d’apporter des preuves à l’appui de cette affirmation.


L’autre jour, j’entends une publicité à la télévision parlant de « changement d’huile ». Je suis tout de suite allé vérifier ce qu’en disait le GDT avec la certitude qu’il approuvait ce calque. Et mon intuition s’est avérée, puisque c'est le terme qui est mis en vedette sur la fiche :

Le terme changement d'huile, très répandu au Québec, est parfois critiqué parce qu'on y voit le calque de l'anglais oil change. Toutefois, le terme est parfaitement conforme au système du français tant sur les plans sémantique que morphosyntaxique.


Encore une fois, il me faut signaler l’absurdité de la remarque « le terme est parfaitement conforme au système du français ». C’est le propre des calques d’être conforme au système linguistique de la langue emprunteuse. Y a-t-il quelqu’un à l’OQLF capable de comprendre cette vérité élémentaire ?


Les ouvrages de référence, comme le Multidictionnaire de la langue française, considèrent le terme changement d’huile comme un calque de l’anglais. Il en va de même de Termium, la banque de données terminologiques du gouvernement fédéral, qui précise dans une note : « changement d'huile n'est pas impropre, mais c'est un calque», formulation sans doute destinée à ne pas trop froisser l’OQLF. Mais la cerise sur le gâteau, c’est d’apprendre que vidange d’huile est le « terme uniformisé par le Comité du projet de lexiques (Nouveau-Brunswick). »



Comment expliquer les réticences de l’OQLF à préférer le terme vidange (d’huile) ? Sans doute parce qu’il s’obstine à vouloir justifier le mot vidanges, au pluriel, pour désigner les ordures ménagères :

Le terme vidanges est utilisé comme synonyme de déchets ou d'ordures ménagères dans la langue courante au Canada français depuis plus d'un siècle. Même s'il est encore critiqué dans certains ouvrages correctifs, il est conforme au système du français. Dans son édition de 1762, le Dictionnaire de l'Académie française atteste l'emploi du mot au pluriel pour désigner « les immondices, les ordures qu'on ôte d'un lieu qu'on vide, ou qu'on nettoie ». 


Il est vrai que l’Office a légèrement battu en retraite à la suite de critiques :

La langue administrative s'est normalisée au Québec et au Canada : ce sont aujourd'hui les termes ordures ménagères et déchets ménagers qui sont utilisés par les administrations municipales (fiche de 2006).


Comme l’écrivait Marie-Éva de Villers en 2003 :

Dans le domaine de la protection de l’environnement et de la gestion des déchets, aussi bien en matière de lois et réglementation que dans la pratique, les termes vidanges et vidangeur sont désuets et ne sont plus employés. Leur emploi se limite à l’oral dans un registre nettement familier. Toutes les villes et municipalités ont opté pour l’expression enlèvement des ordures ainsi que pour le nom éboueur depuis de nombreuses années.


vendredi 3 novembre 2017

La pyramide de Khéops, les fake news et le GDT


Une nouvelle cavité a été découverte à l’intérieur de la pyramide de Khéops en Égypte grâce à des technologies de la physique des particules. […]
Dans le but de mieux comprendre la structure de la pyramide sans toutefois percer des ouvertures, les chercheurs ont fait appel à différentes techniques de détection des muons […]
Le Devoir, 3 novembre 2017, p. A4


En lisant l’article du Devoir dont j’ai mis un extrait en exergue, je me suis aperçu qu’il contenait un certain nombre de termes techniques et j’ai voulu voir si le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) les avait traités.


Première découverte : le GDT n’a pas de fiche pour pyramide en architecture ! Il faut donc consulter des dictionnaires généraux comme le Trésor de la langue française informatisé (TLFi) pour avoir la définition « grand monument à base rectangulaire et à quatre faces triangulaires se terminant en pointe qui servait de tombeau aux pharaons ».



Voici un tableau de quelques mots techniques figurant dans l’article du Devoir avec, dans la seconde colonne, l’indication de leur traitement ou non par le GDT.

Terme technique
Y a-t-il une fiche du GDT sur ce terme?
muon
oui (1990)
détecteur de muon
non
accélérateur de particules
oui (2007)
pellicule à émulsion nucléaire
non
muographie
non
scintillateur
8 fiches, aucune produite par l’OQLF
accélérateur de haute énergie
non
hodoscope
oui (fiche non produite par l’OQLF)
détecteur gazeux
Le GDT a une fiche « détecteur de gaz », ce qui n’est pas la même chose que les « détecteurs à remplissage gazeux » dont parle l’Encyclopædia Universalis à propos des détecteurs électroniques de particules élémentaires


Le GDT n’a donc pas de fiche pour 6 des 10 termes (incluant le mot pyramide). Pas fameux comme résultat. Plutôt que de sans cesse défaire et refaire le travail, « au lieu d’effectuer un retour en arrière, de détricoter les importants travaux terminologiques soigneusement élaborés au cours des années 70 », l’OQLF « devrait s’en tenir à son mandat original et accomplir avec efficacité la mission qui lui a été confiée par la Charte de la langue française » comme l’affirment Jean-Claude Corbeil et Marie-Éva de Villers.

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Publicité de CNN: Facts are facts. They aren’t colored by emotion or bias. They are indisputable. There is no alternative to a fact. Facts explain things. What they are, how they happened. Facts are not interpretations. Once facts are established, opinions can be formed. And while opinions matter, they don’t change the facts. That’s why, at CNN, we start with the facts first.

On vient d’apprendre que fake news a été élu le mot anglais de l’année par l’équipe du dictionnaire Collins (Le Figaro, 2 novembre 2017). J’ai profité du fait qu’on attirait mon attention sur ce mot pour vérifier quel traitement lui avait réservé le GDT. Pas de surprise quand on lit la note : « L'emprunt intégral fake news est déconseillé parce qu'il a été emprunté à l'anglais depuis peu de temps et qu'il ne s'intègre pas au système linguistique du français. » On peut s’interroger sur la validité de l’affirmation que le terme ne s’intègre pas au système linguistique du français quand on sait que le mot est utilisé quotidiennement par des milliers de francophones. Le terme ne semble guère poser de problèmes d'intégration, au moins à l'oral. Il serait plus juste de dire qu'il s'accorde mal avec le système orthographique du français.


En revanche, le rédacteur de la fiche a introduit une observation intéressante, malheureusement absente de la récente Politique de l’emprunt linguistique de l’OQLF : l’emploi de fake news « est caractérisé par une certaine réticence linguistique, notamment à l'écrit, où il est souvent marqué typographiquement, que ce soit par l'utilisation des guillemets ou de l'italique.» Voilà une raison beaucoup plus sérieuse pour justifier une attitude réservée par rapport à cet anglicisme que la prétendue non-intégration au système linguistique.


La fiche du GDT, produite en 2017, aurait pu s’inspirer de la position de l’Académie française:


Fake news
Le 04 mai 2017
Depuis plusieurs mois l’expression fake news s’est largement répandue en France. Celle-ci nous vient des États-Unis et nombre de commentateurs et de journalistes semblent avoir des difficultés pour lui trouver un équivalent français. Pourtant, ne serait-il pas possible d’user de termes comme bobard, boniments, contre-vérité, mensonge, ragot, tromperie, trucage ?
on dit
on ne dit pas
La prolifération des contre-vérités
Alimenter la presse en ragots
La prolifération des fake news
Alimenter la presse en fake news