mardi 13 février 2018

De l’andragogie et du genre


On m’a consulté récemment sur le mot andragogie qui désigne la « science fondant les techniques d’enseignement adaptées aux adultes » (fiche de Radio-Canada de 1985). On voulait savoir si c’était un québécisme. Je résume ma réponse.


Le mot apparaît pour la première fois en Allemagne au xixe siècle sous la forme Andragogik. Puis on le trouve, avec des adaptations, en Russie, en Pologne, en Yougoslavie. De là le terme parvient en Amérique puis au Canada. L’Université de Montréal adopte ce terme en 1968-1969. L’Office (pas encore québécois) de la langue française recommande ce terme en 1987 (sans le normaliser). Andragogie n'apparaît pas dans le Trésor de la langue française mais figure dans le Larousse en ligne (« science et pratique de l'éducation des adultes »).


Certains trouvent que le mot est trop « genré », trop masculin, puisqu’« il renvoie à une racine grecque où l’homme sexué est seul présent et peut-être le seul éducable ». En effet, le mot νήρ, génitif νδρός, désigne l’homme en tant que mâle. On a donc proposé de remplacer andragogie par anthropagogie, ce qui n’est guère meilleur du point de vue étymologique puisque νθρωπος désigne l’être humain en général, autant l’homme que la femme, l’adulte que l’enfant. Je crois qu’on ne trouvera guère de solution de remplacement du côté de l’étymologie. J’ai consulté les deux dictionnaires grec-français que j’ai sous la main : l’un traduit adulte par φηϐος (éphèbe), l’autre par φήλιξ (que le Bailly retraduit par « qui est dans l’adolescence »). Si l’on cherche à tout prix une racine grecque, il faudrait aller du côté du verbe κμάζω, « être dans toute sa force, sa fraîcheur, sa maturité » ou de l’adverbe κμαίως, « dans toute la force de l’âge ». Mais est-ce bien la peine ? Personne ne sent le caractère sexiste du mot andragogie à moins d’être un maniaque de l’étymologie.


Ces recherches m’ont conduit, de fil en aiguille, sur la page de la Banque de dépannage linguistique (BDL) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) intitulée « Rédaction bigenrée et non genrée ». L’Office admet qu’il est trop tôt pour se prononcer sur ces questions. Ouf ! Il a mieux à faire (corriger sa dernière Politique de l’emprunt linguistique par exemple) que de se lancer dans ce qui promet d’être une aventure rocambolesque à en juger par cet extrait de la fiche de la BDL :

La rédaction bigenrée consiste en l’utilisation de termes hybrides comme frœur ou freure en remplacement de frère/sœur, ou tancle en remplacement de tante/oncle. Elle consiste également en l’utilisation de déterminants ou de pronoms issus de la contraction des formes masculine et féminine d’un mot, comme iel, yel ou ille (issus de il et elle), illes (issu de ils et elles), ceuses ou ceulles (issus de ceux et celles), toustes (issu de tous et toutes) ou maon (issu de mon et ma). Finalement, certaines propositions qui relèvent de la rédaction bigenrée portent sur l’accord des adjectifs et des participes passés, accord qui se fait alors au moyen de formes contractées comme amoureuxe (au lieu de amoureux ou de amoureuse) ou de doublets abrégés (arrivé(e) au lieu de arrivé ou arrivée).

La rédaction non genrée ou agenrée, quant à elle, fait disparaître les genres grammaticaux masculin et féminin en ce qui concerne les personnes. Elle fait appel à des pronoms neutres où ni le masculin ni le féminin ne sont visibles, comme ul ou ol (au lieu de il ou de elle), ou mo (au lieu de mon ou de ma). Certaines propositions non genrées portent sur les accords, remplaçant la marque du genre par une lettre (T ou z) ou par deux lettres (ae) : ul est aimeT au lieu de il est aimé ou de elle est aimée; ou ol est bien entourae au lieu de il est bien entouré ou de elle est bien entourée. La rédaction non genrée est à l’origine de la formation de nouvelles appellations de personnes, comme professionnèles, au lieu de professionnels ou de professionnelles. Elle est aussi à l’origine, en anglais, de la création du titre de civilité Mx au lieu de Mr. ou de Mrs.


Dire qu’en 1990 on parlait de simplifier l’orthographe ! Simplifions d’un côté, compliquons de l’autre !


lundi 12 février 2018

Sur une pente glissante /2


Comme je l’écrivais hier, l’Office québécois de la langue française, qui devait produire « les terminologies françaises se rapportant aux différentes disciplines sportives des Jeux de 2010 », n’a guère réussi à franciser les noms des épreuves de surf des neiges. À l’appui de cette affirmation, j’ai présenté des captures d’écran du site officiel de l’équipe olympique du Canada et de la page du site de Radio-Canada consacrée au surf des neiges.


Mais quand on va sur le site du Comité international olympique, on constate que même l’appellation de surf des neiges a disparu de la page des JO de PyeongChang au profit de snowboard :



Sur la page Snowboard, on voit que les épreuves s’appellent slopestyle, halfpipe, snowboard cross, big air.


J’entendais ce matin à la radio une médaillée québécoise de l’une de ces épreuves. Son discours était entremêlé de nombreux mots anglais. L’intervieweur la présentait comme planchiste – mais quel est le verbe correspondant ? Je planche ? Elle, elle utilisait plutôt le verbe « rider » (prononcé « rêdé » avec diphtongaison de la voyelle ê). Comme on dit à l’Office, il y a du pain sur la planche.


*   *   *

En terminant, voici quelques extraits d’un texte publié aujourd’hui sur le site de RTL :

L'Anglais, langue du snowboard
L'introduction du snowboard, le surf des neiges, en 1998 à Nagano, a entraîné l'apparition de termes nouveaux dans le paysage olympique. Au Japon, les néophytes ont découvert avec le half-pipe, littéralement demi-tuyau, la première discipline de snowboard acrobatique - certain(e)s préfèrent le terme freestyle. Le but : descendre une piste en forme de U en effectuant des figures à chaque fois que l'on atteint un sommet du U.

On parlera alors de
 3-6 pour une rotation à 360 degrés, backflip (saut périlleux arrière), backside ou frontside (rotation effectuée de dos ou de face) ou encore de grab (tenir sa planche en l'air). La langue du baron Pierre de Coubertin n'a pas réussi à trouver de terme comparables.

Le
 snowboard cross, également appelé boardercross, réunit généralement quatre concurrent(e)s au départ d'une descente comportant des bosses, des virages relevés et/ou serrés. Les premiers en bas se qualifient pour la suite du tournoi face aux autres meilleurs de chaque manche. Très souvent, les chutes après un coude un coude jouent un rôle majeur. Il faut être chanceux, stratège, et bien sûr excellent techniquement. 

S'envoyer en l'air
Dernières disciplines apparues, le slopestyle en 2014, et donc le big air cette année. Comme la première l'indique, l'accent est essentiellement porté sur le style, comme en half-pipe. Slope signifiant piste, il s'agit là de descendre, seul, un parcours aménagé de modules en neige et en métal en effectuant des figures acrobatiques. Le big air, lui, revient à s'envoyer en l'air à partir d'une rampe et d'un tremplin sur un seul saut énorme.


Le snowboard aux Jeux OlympiquesCrédit : Simon MALFATTO, Jean Michel CORNU / AFP

Le ski passe aussi en mode freestyle
Progressivement, la plupart de ces disciplines ont gagné le ski, séduisant en particulier un public plus jeune tout en apportant fraîcheur, spectacle, scénarios nouveaux. Introduit en 2010, le ski cross a permis à la France de signer un incroyable triplé en 2014 chez les messieurs.

Le principe est le même sur deux planches que sur une : quatre au départ d'un parcours semé de tremplin, bosses, virages, avec une part de chance, de nombreux rebondissements. Format identique également en
 slopestyle et en half-pipe, avec des figures différentes, forcément.


dimanche 11 février 2018

Sur une pente glissante


Ce week-end*, nous avons pu voir à la télévision les épreuves de surf des neiges slopestyle des Jeux Olympiques de PyeongChang. Du moins était-ce que l’on pouvait sur l’écran lire car dans le programme figurant sur le site des JO on trouve plutôt snowboard slopestyle (il y a aussi le snowboard halfpipe, snowboard cross, etc.). La description des descentes était parsemée de termes anglais désignant les diverses figures acrobatiques.


L’Office québécois de la langue française (OQLF) s’est acharné à appeler ce sport planche à neige plutôt que surf des neiges : « Le terme surf des neiges, de moins en moins usité en Europe, est employé au Québec surtout dans des contextes de compétitions internationales. » L’Office aurait mieux fait de promouvoir le terme déjà utilisé dans les compétitions internationales et convaincre les Français de l’employer. Résultat : il est bien obligé de constater que surf des neiges est de moins en moins utilisé en Europe mais, ce qu’il ne dit pas, c’est que c’est snowboard qui y est employé. Ce qu'il ne dit pas non plus, c’est qu’au Québec snowboard est de plus en plus utilisé. Ne nous fions pas à ce que nous avons pu voir à la télévision samedi soir (« surf des neiges slopestyle »). Sur le site officiel de l’équipe olympique du Canada, la page consacrée au surf des neiges s’intitule bien Snowboard même si l’adresse Internet porte la mention « surf-des-neiges » :


  
L’Office québécois de la langue française s’était engagé à fournir une terminologie française pour les disciplines des Jeux olympiques de Vancouver. Extrait de la Francilettre de l’OQLF publiée le 18 octobre 2005 :

[…] l'Office produira les terminologies françaises se rapportant aux différentes disciplines sportives des Jeux de 2010 et offrira une assistance terminologique et linguistique avant et durant les Jeux.


On se demande quels résultats a pu produire ce travail quand les noms mêmes des disciplines ne sont qu’à moitié francisés.


Sur le site de Radio-Canada, on voit une combinaison de d’appellations anglaises et françaises pour désigner les diverses catégories de surf des neiges :




Radio-Canada privilégie snowboard cross plutôt que le terme proposé par l’Office, cross en planche à neige. Mais il accepte grand saut, proposé par l’OQLF, tout en lui adjoignant big air entre parenthèses. Notons enfin que l’Office n’a rien sur le snowboard slopestyle. Le slopestyle fait pourtant partie des disciplines olympiques depuis les Jeux de Sotchi (2014). Quatre ans n’auront pas suffi à l’Office pour se prononcer sur ce terme. Attendons encore onze ans et il l’acceptera tel quel, sans même avoir à le traduire littéralement selon son habitude, puisque le mot aura plus de quinze ans et satisfera ainsi à l’un des principaux critères d’acceptation des anglicismes de sa dernière Politique de l’emprunt linguistique.
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* Attention, nous avertit le Grand Dictionnaire terminologique, cet emprunt « ne s’inscrit pas sans réserve dans la norme sociolinguistique du français au Québec » !


mardi 16 janvier 2018

L’intégration des emprunts


La nouvelle Politique de l’emprunt linguistique de l’Office québécois de la langue française (OQLF) retient comme l’un des critères d’acceptation des mots étrangers leur « intégrabilité au système linguistique du français » (p. 8). Le document se garde bien de définir cette intégrabilité. Ce qui n’a pas empêché ses auteurs de décréter que selfie (p. 14) et hockey sur étang (p. 17), pour ne prendre que ces deux exemples, ne sont pas intégrables. J’ai cherché à en connaître les raisons auprès des membres du conseil d’administration de l’Office mais je n’ai eu pour toute réponse que des invectives lancées par un triste sbire.


Essayons donc de voir ce qu’est l’intégration linguistique. Pour ce faire, jetons un coup d’œil sur l’intégration des emprunts dans les langues sémitiques. En arabe, comme en général dans les autres langues du groupe, la racine est l’unité lexicale minimale, habituellement composée de trois consonnes (racine dite trilitère). « La racine trilitère est essentiellement composée de trois consonnes, » explique Henri Fleisch*; « les voyelles n’interviennent que pour indiquer des variations sémantiques à l’intérieur de cette racine ». Henri Fleisch poursuit :

L’existence de cette racine trilitère est quelque chose de réel pour le sens linguistique. On s’en rend parfaitement compte lorsque l’on considère la manière d’adapter un mot étranger : instinctivement, quand la chose est possible, on dégage de ce mot une racine trilitère à laquelle on applique les procédés de formation. Ainsi des mots français marque, mètre, l’arabe syrien a extrait les formes mrk, mtr et constitué le verbe (iie forme) marrak « faire une marque », le pluriel ’amtar « mètres » d’après le paradigme ’aqātl.


Henri Fleisch ajoute l’exemple suivant :

Un exemple assez amusant est le verbe kabban « aller aux cabinets », employé par les élèves de l’Université Saint-Joseph à Beyrouth, verbe parfaitement constitué sur une racine kbn extraite du mot « cabinets ».


L’intégration peut aussi se faire de façon plus superficielle, comme ces exemples d’emprunt de mots français dans l’arabe algérien : karti (quartier), birou (bureau), bidoune (bidon), etc. (exemples trouvés dans Wikipédia).


On trouve l’équivalent de ces deux modes d’intégration des emprunts linguistiques en français.


Il est bien connu qu’anciennement le français intégrait les mots anglais à la fois phonétiquement et graphiquement : bowling green > boulingrin, riding coat > redingote, packet boat > paquebot. Aujourd’hui rares sont les exemples de cette sorte : on peut citer, dans le vocabulaire de l’informatique, bug > bogue et l’orthographe coquetel (< cocktail) que l’OQLF proposait dès les années 1970 dans le but avoué qu’on ne prononce pas le mot à l’anglaise. Le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) semble avoir abandonné toute préoccupation d’ordre phonétique puisqu’il admet un mot comme design sans faire mention de sa prononciation : pourtant, la prononciation à la française d’un emprunt devrait aider à juger de son intégration. Il est tout de même curieux que la politique de l’Office sur les emprunts linguistiques parle de leur intégrabilité mais passe sous silence les questions phonétiques et orthographiques.


En ce qui concerne les emprunts sémantiques et les calques, ils s’intègrent facilement dans la mesure où ils ne sont pas détectés comme des éléments étrangers par la majorité des locuteurs. D’ailleurs, le GDT en regorge (comptoir de cuisine, têtes de violon, etc.). Il est souvent difficile, voire impossible, de déterminer en quoi un emprunt sémantique ou un calque ne s’intègre pas au système linguistique. L’adjectif disposable « jetable » offre un exemple relativement facile à comprendre. Du point de vue formel, il devrait être un dérivé du verbe disposer (donc disposable signifierait « qui peut être mis en place selon un certain ordre ») mais il ne figure pas dans les dictionnaires du français standard. On peut dire que disposable au sens de « jetable » ne s’intègre pas au système linguistique du français en vertu d’une collision homonymique potentielle avec un dérivé du verbe disposer qui n’est pas reçu dans la norme. Quant au calque, il est un moyen d’intégration formelle et il est très difficile d’affirmer, comme le fait l’Office à propos de hockey sur étang**, qu’un calque ne s’intègre pas au système linguistique. Comme l’intégration existe déjà au plan de la forme, il faudrait que le calque pose des problèmes au plan sémantique pour affirmer qu’il n’est pas intégrable. J’avoue que je n’ai pas trouvé d’exemple de calque non intégrable. Même des expressions typiquement anglaises (au milieu de nulle part, ce n’est pas ma tasse de thé) ont fini par passer dans le français standard.


Il est plus facile de juger de l’intégration d’un mot étranger lorsque celui-ci a servi de base à des dérivations ou qu’il s’est inséré dans un paradigme verbal. Ainsi le mot très technique et peu courant shunt a produit les dérivés shuntage, déshuntage, shunter comme l’actualité de ces dernières semaines en France nous l’a appris :

Y a-t-il eu déshuntage jeudi juste avant la collision entre un car scolaire et un train régional près de Millas (Pyrénées-Orientales) qui a tué cinq lycéens ? Ce qui expliquerait que les barrières aient pu être levées lorsque la conductrice du car les a regardées (ce qu’elle affirme) avant de se fermer au moment où l’autocar est arrivé effectivement sur les voies. Telle est l’une des hypothèses sur laquelle les enquêteurs travaillent, alors que, dimanche, une messe et un rassemblement ont eu lieu à Saint-Féliu-d’Avall, qui pleure ses morts (Libération, 17 décembre 2017).


Les mots anglais qui ont produit des dérivés en français québécois (drive > drave, draver, draveur ; job > job, jobbine, jobbeur, etc.) ou qui ont donné des verbes (to bump > : bumper « supplanter » et le nom bumping ; cf. aussi booker, booster, focusser, flusher, etc.) sont donc intégrés au système linguistique. Et c’est ici que le critère d’intégration au système linguistique du français, mal défini et même pas défini du tout dans la Politique de l’emprunt linguistique, commence à poser problème. Prenons l’exemple de focusser : il est employé sous la plume de Marie Laberge dans un texte de 1992 et je l’ai déjà lu et entendu à l’Office lui-même. Il est donc difficile de rejeter cet emprunt en vertu des critères proposés par l’Office : il est intégré (puisqu’il se conjugue), légitimé de par son usage littéraire, il date de plus de quinze ans (autre critère proposé par l’Office), il doit bien faire partie de « la » norme sociolinguistique du français au Québec puisqu’il est, ou a été, utilisé à l’Office, il est même implanté dans l’usage (il est tout de même présent dans 62 000 pages Internet). Tout au plus peut-on dire contre lui qu’il fait double emploi avec focaliser.


Prenons un dernier exemple, le verbe booster. Il figure dans le Larousse au sens de « stimuler, développer, renforcer » (avec la précision qu’il s’agit d’un emploi familier), il a produit les dérivés boosting et boostage et il est attesté depuis au moins les années 1980 selon le Trésor de la langue française au Québec. On dira peut-être qu’il ne fait pas partie de « la » norme sociolinguistique du français au Québec. Le problème, c’est que cette norme n’est nulle part définie si ce n’est au cas par cas par les terminologues de l’Office. Ces derniers cherchent ainsi à imposer leur propre usage comme étalon. Leurs décisions ne peuvent manquer d’être arbitraires.


En résumé, l’OQLF invoque l’intégrabilité des emprunts dans le système linguistique du français mais sans jamais la définir. On affirme arbitrairement que des mots sont non intégrables (selfie) et d’évidents problèmes d’intégration (les mots dont la prononciation ne correspond pas au système orthographique du français comme design) ne sont même pas soulevés. En français québécois, des centaines, voire des milliers, d’anglicismes satisfont au critère d’intégrabilité. Aussi bien l’Office invoque-t-il d’autres critères comme la conformité à « la » norme sociolinguistique ou la légitimation dans l’usage mais ils se révèlent arbitraires comme je l’ai déjà expliqué dans une série de billets parus l’automne dernier.

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* Henri Fleisch, Introduction à l’étude des langues sémitiques, Paris, Librairie d’Amérique et d’Orient Adrien-Maisonneuve, 1947, p. 21.
** Comme je l’ai déjà expliqué, si hockey sur étang pose un problème, ce n’est pas un problème d’intégration mais un problème de référent.



lundi 8 janvier 2018

L’adaptation d’un texte suisse


Ce matin, un article du Devoir repris du quotidien de Lausanne Le Temps, « Parlez-vous avec vos doigts ? » (titre original : « Quand les doigts valent mieux qu’un long discours »). Étonné de rencontrer le mot égoportrait dans un texte suisse (« les égoportraits de majeurs tendus devant la Trump Tower »), je suis allé vérifier dans l’original : « les selfies de majeurs tendus devant la Trump Tower ». Je découvre qu’on a aussi francisé crowdfunding (en italiques dans l’original) en sociofinancement. Je savais que les Américains republiaient en orthographe américaine les best-sellers* anglais mais j’ignorais qu'une pratique analogue avait cours au Québec.


Plus loin dans l’article on trouve le mot box-office que Le Devoir n’a pas traduit puisque le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) estime qu’il « s’inscrit dans la norme sociolinguistique du français au Québec ». En fait, c’est un mot du français standard, point. À ce titre, il est enregistré dans des dictionnaires comme le Larousse. On s’étonnera toutefois de la formulation de la définition du GDT : « classement selon sa popularité d'un film, d'une pièce de théâtre, d'un spectacle ou d'une vedette, établi en fonction du total des recettes générées par ceux-ci. » Dans ce sens-ci, générer constitue un anglicisme (non répertorié par le GDT ou la BDL). Rappelons ce qu’en dit l’Académie (6 octobre 2016) :

Comme les chats, le verbe générer semble doué de plusieurs vies. Il apparaît une première fois au tournant du xiie siècle, avec le sens de « régénérer quelqu’un par la vertu du baptême », et remplaçait alors une ancienne forme gendrer. Cette première vie s’achève avec le Moyen Âge. Générer revient au xvie siècle avec le sens d’« engendrer, produire », mais ces derniers termes, bien plus en usage, vont vite l’éliminer. Nouvelle naissance au siècle dernier dans le domaine des mathématiques et de la linguistique, où il est cette fois emprunté de l’anglais to generate. On peut ainsi dire qu’une droite se déplaçant selon un certain axe génère un cône ou qu’une langue, avec un nombre de règles fini, peut générer un nombre infini de phrases. On ne s’acharnera pas contre ce malheureux mot dont la force vitale étonne et on ne condamnera donc pas son emploi dans ces deux domaines spécialisés, mais on rappellera que dans tous les autres cas, on doit préférer à cet anglicisme des formes comme engendrer, faire naître, provoquer, causer, produire, etc.


Voici un tableau présentant les autres anglicismes de l’article du Devoir avec, dans la seconde colonne, des commentaires sur le traitement que leur réserve le GDT (j’omets des mots acceptés en français depuis longtemps comme slogan ou marketing) :

millénariaux (texte d’origine : millennials, en italiques)
Terme proposé par l’Office en 2016 pour remplacer millénial. La fiche du GDT ajoute : « L'emprunt intégral adapté écho-boomer s'inscrit dans la norme sociolinguistique du français au Québec » : c’est bon à savoir – d’autant plus que l’emprunt n’est que partiellement adapté : boomer et non boumeur.
cool (« posture cool »)
Le GDT ne traite que le verbe to cool ou des expressions où le mot apparaît en fonction adjectivale mais jamais l’adjectif cool tout seul.
t-shirt
Accepté par le GDT. La fiche de 2014 précise (enfin !) que le mot gaminet n’a jamais été un québécisme puisqu’il est une proposition du journaliste français Jacques Cellard.
smartphone
GDT : téléphone intelligent, smartphone ne s’inscrivant pas « dans la norme, etc. » FranceTerme propose terminal de poche, que ne mentionne pas le GDT, et ordiphone, que le GDT donne comme synonyme. Encore un exemple de coopération linguistique ! Cliquer ici pour lire un billet de Robert Chaudenson sur ce thème
designer
Accepté par le GDT. Apparemment le mot ne présente pas de problème d’« intégration au système linguistique du français » selon la formulation de la nouvelle Politique de l’emprunt linguistique. On aimerait bien savoir quelle prononciation l’Office propose et si elle est conforme au système de correspondances phonèmes-graphèmes du français (poser la question, c’est déjà y répondre, n’est-ce pas ?)
shaka (le « shaka » des surfeurs)
Absent
surfeurs
Accepté, avec la mise en garde : « l’emprunt intégral surfer est à éviter » !
papy-boomer
Absent du GDT. Mais ce dernier propose des équivalents pour papy-boom comme boum du troisième âge ou boum des aînés (!) où boum est du masculin (pour éviter toute confusion avec une boum de vieux ?) Le GDT accepte baby-boom mais pas papy-boom, allez savoir pourquoi !
« (le fameux) check, ou fist bump, (qui consiste à se saluer en cognant les poings.
Absents en ce sens du GDT.
hip-hop
Accepté par le GDT pour désigner le mouvement culturel.

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* Mot à éviter selon le GDT « puisqu'il est mal adapté au français sur les plans graphique et phonétique ». Remarque curieuse que le GDT omet à propos du mot designer.


samedi 6 janvier 2018

Anglicisation et inculture


Dans Le Devoir du 30 décembre 2017 : « Au XXsiècle av. J.-C., Philo d’Alexandrie concevait déjà une pratique spirituelle incluant des exercices axés sur l’attention et la concentration. »


Philon d’Alexandrie est un philosophe juif qui vécut au début de notre ère (env. 20 av. J.-C. – env. 50 ap. J.-C.). En anglais, on l’appelle Philo of Alexandria. Le français Philon est plus près de l’original grec Φίλων ; et l’anglais Philo du nom latin du philosophe, Philo Judaeus. La collaboratrice du Devoir a confondu les noms du philosophe en français et en anglais, ce qui est piquant quand on sait que ce dernier a écrit un traité sur la confusion des langues (le mythe de Babel).


Il est toutefois plus étonnant de lire que Philon d’Alexandrie aurait vécu au XXsiècle av. J.-CSi tel avait été le cas, il n’aurait pu s’appeler ὁ Ἀλεξανδρεύς, Alexandrie ayant été fondée en 331 av. J.‑C. Le XXsiècle av. J.-C, c’est l’époque où apparaissent les premières ziggourats, modèles de la tour de Babel.





vendredi 5 janvier 2018

«Fait à» ou «donné à»? Complément d’information


Le 16 décembre 2017, j’ai mis en ligne un billet sur l’utilisation des formules « fait à » et « signé à » qui apparaissent au bas des documents administratifs au Québec. Le juge à la retraite Robert Auclair, président-fondateur de l’Association pour le soutien et l’usage de la langue française, m’a fait remarquer que d’autres formules sont aussi utilisées. On constate, écrit-il, qu’il y a plusieurs usages au Québec et pas seulement deux. Il poursuit :

Il faut donc examiner la situation dans ce contexte.
Un peu d’histoire
L’ASULF a constaté, il y a un certain temps, que les avis publics dans les journaux se terminaient par l’emploi de plusieurs formules pour désigner le lieu et la date de leur signature, mais à peu près jamais par « Fait à ». Elle a alors commencé à inviter les personnes qui publiaient de tels avis à employer cette formule, après avoir constaté que c’est celle qui est courante en français dans le monde. Plus de trois cents lettres ! Voici les formules relevées :
-  Édictée le ou ce (plutôt rare)
Édictée ce 21 janvier 2015 (Ville de Québec, avis paru le 30 janvier 2015)
-  Daté le ou de (de temps en temps)
-  Donné à (fréquent)
Lettre de la Ville de Boucherville mentionnant que l’Office l’a informée que cette formule est acceptable. […].
-  Signé à (fréquent)
Signé à Québec, ce 27 avril 2017 (avis donné par le ministre Luc Fortin). Lettre d’un sous-ministre, Claude Pinault, qui maintient cette formule, après avoir reçu un avis du service linguistique de l’OQLF. […].
-  Fait à (très rare).
-  Absence de formule devant le nom du lieu (assez fréquent)
Voilà six façons de s’exprimer qu’a relevées l’ASULF, d’où sa démarche pour voir un peu clair dans ces usages. On est loin du choix à faire entre « Fait à » et « Donné à ».
La majorité des personnes à qui j’ai proposé la formule « Fait à » l’ont acceptée. Pour le constater, il suffit de prendre connaissance de la liste des nombreux avis publiés dans les journaux. Il y a encore plusieurs personnes qui emploient une autre formule. Certaines n’en retiennent aucune et mentionnent tout simplement le nom de la ville. Je n’ai pas vu ailleurs dans le monde les diverses formules québécoises susmentionnées. Je ne peux toutefois affirmer qu’elles ne sont pas employées parce que je ne suis pas équipé pour faire une telle recherche.

Position de l’Office
L’ASULF n’a rien trouvé dans le Grand Dictionnaire Terminologique concernant ces formules. Tout au plus a-t-elle pu apprendre, par les deux lettres susmentionnées, que l’Office a donné un avis à ce sujet lorsque la question lui a été posée. J’aurais aimé que d’autres personnes consultent l’Office sur les formules « Édicté » et « Daté ». Ce dernier les aurait peut-être acceptées également. On aurait eu un beau cocktail !
Ce ne sont pas tant les deux réponses de cet organisme qui me surprennent que le motif qu’il invoque dans chaque cas pour les justifier, à savoir que c’est une formule légitimée (?) dans l’usage administratif et juridique ou dans la langue juridique et officielle et qu’elle s’intègre bien au système linguistique du français. Voilà une affirmation qui m’agace. Ça dépasse l’entendement quand on connaît l’histoire de la langue officielle chez nous. Et c’est cette orientation que j’ai dénoncée dans une lettre à l’Office.
Je constate aussi que l’Office se contente d’admettre que « Fait à » est utilisé ailleurs. Il s’abstient bien de privilégier l’emploi de cette formule. C’est comme s’il avait mission de promouvoir, à l’image de son appellation, une langue québécoise avec toutes ses variétés, de préférence à la langue française.
La langue juridique depuis 1763
C’est à partir de 1763 que le droit public anglais a été introduit chez nous, ce qui veut dire le droit constitutionnel, le droit administratif, le droit commercial et le droit pénal. Dans tous ces domaines, les Québécois ont été gavés de textes traduits de l’anglais, littéralement la plupart du temps. C’est dans la langue juridique qu’a commencé la pollution de notre langue. Elle s’est étendue ensuite dans la langue en général, infiltrant même nos lois civiles d’inspiration française. Voilà une réalité que personne ne conteste. À mes yeux, s’il y a une source dans laquelle il faut puiser avec méfiance en matière de langue, c’est bien notre langue officielle.
Quelqu’un répliquera sûrement que la situation s’est améliorée depuis et que la langue publique au 21e siècle n’est plus ce qu’elle était. C’est exact. Il ya a eu progrès, et même un grand progrès, c’est incontestable. Mais de là à faire une référence de cette langue dite améliorée, un instant !
La langue juridique en 2017
Il y a quelques semaines à peine, j’ai pris connaissance d’un acte de procédure rédigé par des avocats pour le compte de juges en chef de la Cour supérieure dans une action en justice contestant la compétence de la Cour du Québec. Il ne s’agit pas ici d’un langage de boulevards, mais bien du vocabulaire choisi par des juristes dans un contexte juridique très important. J’y ai relevé une dizaine de fautes grossières, des péchés mortels dans mon vocabulaire judéo-chrétien. Incroyable, mais vrai. Il vaut la peine de prendre connaissance de ce relevé […] pour constater la véracité de mon affirmation.
Quitte à me répéter, il est inconcevable qu’on se contente de la langue juridique ou officielle au Québec pour justifier le bien-fondé d’une appellation en français. C’est le comble! Ma tension monte d’un cran, je deviens mauraissien.

Conclusion
Il faut continuer de promouvoir l’emploi de la formule « Fait à » et dénoncer, le cas échéant, la position de l’Office.

Pour lire le texte de M. Auclair inclus dans mon billet du 16 décembre 2017, cliquer ici.

jeudi 4 janvier 2018

Faire fuiter de fausses informations


« Steve Bannon n’a rien à voir avec moi ou ma présidence », a lancé le 45e président des États-Unis. Le changement de ton est spectaculaire vis-à-vis de cet homme à la crinière poivre et sel et à la démarche nonchalante que Donald Trump qualifiait il y a moins de cinq mois d’« ami », de « quelqu’un de bien » traité très injustement par la presse. « Steve n’a eu qu’un rôle très limité dans notre victoire historique », a-t-il dit mercredi, accusant ce dernier d’avoir passé son temps à la Maison-Blanche « à faire fuiter de fausses informations pour se rendre plus important qu’il n’était ».
Le Devoir, 4 janvier 2018 (Agence France Presse)


En anglais, le nom leak signifie « an intentional disclosure of secret information » et le verbe to leak « become known », « intentionally disclose (secret information) » (Oxford English Dictionary). En français, on a les équivalents fuite, fuiter, fuitage. En québécois, on parle de couler et de coulage.


Le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) a plusieurs fiches sur le mot leak mais aucune portant sur le sens qu’il a acquis dans le monde politique. Une fois de plus, la Banque de dépannage linguistique est plus fiable puisqu’elle a une fiche « coulage d’information ». Mais elle ne mentionne pas le verbe fuiter. L’Académie française a traité de ce verbe en… 2012, pour le critiquer il est vrai. Malgré tous les préjugés que l’on peut entretenir à son égard, l’Académie réussit donc à mieux rendre compte sur ce point de l’usage contemporain que l’OQLF.


 Fuiter
Le 02 février 2012
Ce néologisme se répand au fur et à mesure que sont divulguées des informations confidentielles. Faire fuiter un sujet d’examen, Son nom a fuité, Laisser fuiter un document diplomatique.
Le terme de Fuite, bien installé dans l’usage en ce sens figuré, est le seul qui doit être employé. On dira Il y a eu une fuite, des fuites provenant de…, Une fuite a permis la publication, la diffusion de…, Son nom a été divulgué en raison d’une fuite, etc.
On pourra également utiliser le verbe Filtrer, pris au sens figuré de Se répandre, parvenir à être connu en dépit d’obstacles divers. La nouvelle a filtré malgré les précautions prises.

Sur ce sujet, voir aussi mon billet « Le vaisseau de l’État fuit-il ou coule-t-il ? »

mercredi 3 janvier 2018

Sunt qui adhuc latine loquuntur


Sicut Asterix noster dixerit: delirant isti Americani!

Les mots de l’année 2017, complément d’enquête


Lionel Meney, professeur émérite de traduction à l’Université Laval, auteur du Dictionnaire québécois-français, me communique ces observations sur mon billet d'hier :

Antifa : terme courant en France où il existe ce genre de groupuscules (en fait des fascistes d'extrême-gauche en guerre avec les fascistes d'extrême-droite, les deux se nourrissant les uns les autres).
kompromat est un russisme (mot-valise : mot à mot "matériel compromettant") qui se trouve régulièrement dans la presse quand il est question de certaines pratiques de la police russe.
Newsjacking : les termes formés sur jacking courants dans la presse européenne sont nombreux : hijacking, car-jacking, home-jacking ("invasion de domicile" ici est un calque de l'américain).
fake news : la traduction "fausse nouvelle" proposée par le GDT est typique des traductions littérales spécialités de ce dico; dans ce raisonnement : news = nouvelles donc fake news = fausse nouvelle. Or, il faut revenir au sens premier de "nouvelles" pour comprendre que cela ne convient pas. Il s'agit d'une information, pas d'une nouvelle. Un autre équivalent fréquent que je n'ai pas signalé, semble-t-il, est une "intox". Cela dit bien ce que cela veut dire : une info(rmation) volontairement fausse. Je critique "fausse nouvelle" pour lui préférer "fausse information". Cela dit "fausse nouvelle" s'emploie aussi bien en Europe (moins fréquemment) qu'au Québec (plus fréquemment).
gender-fluid : j'ai déjà rencontré quelque chose comme le "fluidité du genre"…



À la lecture de ces remarques, on s’étonne encore plus que le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) n’ait traité que deux des 19 néologismes anglais les plus courants de 2017.